AccueilA la UneTurandot à l'Opéra National du Rhin : il était une fin

Turandot à l’Opéra National du Rhin : il était une fin

OPÉRA – Après six premières représentations à Strasbourg, l’opéra inachevé de Puccini faisait escale à Mulhouse pour deux représentations dans une mise en scène d’Emmanuelle Bastet. La particularité de cette production ? Reprendre le final original de Franco Alfano.

Turandot : l’histoire sans fin

À la mort de Puccini, le 29 octobre 1924, seuls les deux premiers actes de Turandot étaient achevés. La grosse majorité du troisième acte est alors certes écrite -jusqu’à la mort de Liu, plus précisément-, mais l’auteur n’a laissé que quelques esquisses et 23 feuillets pour la fin. Au demeurant, reprendre sa musique pourquoi pas, mais pour raconter quelle histoire ? Un final où la Princesse tomberait finalement amoureuse, avant que Pékin tout entier ne chante à la gloire et à l’amour ? Chez l’auteur de Tosca, Madame Butterfly et La Bohême, les héroïnes ont plutôt tendance à quitter la scène les pieds devant…

Pas surprenant, dès lors, que le débat ait fait rage pendant de nombreuses décennies. Si la première à la Scala eu lieu le 25 avril 1926, un certain Berio défraya la chronique en 2002 en proposant (encore) une nouvelle fin, incorporant notamment l’accord de Tristan (l’auteur avait marqué « Poi Tristano » sur ses ébauches, en référence au héros wagnérien, et cette indication aurait une valeur indicative à la fois dramatique et musicale). Il ajouta aussi un interlude musical conséquent, justifié par la nécessité de laisser à Turandot le temps de changer d’avis.

Alfano : objectif happy ending

Toutefois en 1924, le débat porte non pas encore sur la fin, mais bien sur la personne supposée l’écrire. Puccini a certes demandé que Zandonai en soit chargé, mais son fils s’y oppose. Plusieurs noms sont ensuite proposés, jusqu’à celui d’un certain Alfano. Celui-ci a l’avantage d’être, comme le défunt, un poulain de la maison d’édition Ricordi, et surtout son dernier opéra : La leggenda di Sakùntala est un succès populaire, similaire, de plus, dans son orchestration, à celui de Puccini.

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L’homme s’attelle à la tâche avec enthousiasme, trop diraient même certains, puisqu’il rajoute aux ébauches de Puccini des compositions de son cru et ose même modifier le livret. Ô scandale. Le résultat est sensiblement différent du reste de l’oeuvre, mais n’en est assurément pas moins jouissif. Cette première mouture était toutefois particulièrement redoutable pour Turandot, qui devait alors s’époumoner dans un ultime contre-ut face à un orchestre et des choeurs déchainés dans une apothéose générale. Le résultat original, redécouvert dans les années 70 par Maehder, était difficilement trouvable jusqu’à récemment. Mais depuis mars, un enregistrement de Antonio Papano avec Jonas Kaufmann et Sondra Radvanoski est venu remettre cette version sur le devant de la scène.

Toscanini : briseur d’ambiance

Toujours est-il que, lorsqu’Alfano envoie cette version à son éditeur, cette dernière arrive jusqu’au chef d’orchestre Toscanini, à qui Puccini avait personnellement demandé de superviser la finition de l’oeuvre, et qui dirigera la première à la Scala. Celui-ci fulmine et ne se gène par pour le faire savoir à l’intéressé. Obsédé par la fidélité au compositeur, il attendait d’Alfano qu’il colle au mieux aux esquisses originales, ni plus ni moins. Puis, joignant le geste à la parole, il lui impose de nombreuses coupes et réécritures. Les scènes écartées reviennent et les passages ajoutés disparaissent. Pertes recensées : 102 mesures.

102 mesures et une soprane : lourd bilan pour cette version de Turandot… ©Klara Beck

C’est donc une version complètement revue du final qui sera finalement présentée et qui reste aujourd’hui jouée dans l’écrasante majorité des cas. À noter toutefois : cette majorité n’inclue pas la première à la Scala, puisque, ce soir là, Toscanini interrompit la représentation à la fin de la composition de Puccini en déclarant qu’ici finissait l’Opéra. L’histoire ne dit pas en revanche comment Alfano réagit à cette ultime facétie.

Minimalisme esthétique et rendu prolifique

Impressionnante de prime abord, la mise en scène d’Emmanuelle Bastet est en fait d’une simplicité redoutable. Grâce a des portes et volets se rétractant à loisir et à un double écran amovible en arrière-scène servant également de mur, elle projette au gré des scènes différents éléments – illustrant tour à tour une ville, l’empereur ou encore la Turandot fantasmée par Calaf-, tout en permettant en parallèle des mouvements de foule rapides et fluides lorsque la scénographie l’impose.

Le parti-pris n’est pas celui de la relecture littérale dans un Chine Impériale, mais plutôt celui d’une actualité dystopique, à mi-chemin entre Blade Runner 2049, Black Mirror et Hunger Games. La première partie du deuxième acte, pourtant redoutable, est ici rythmée efficacement par quelques accessoires apparaissant au gré des méditations successives des trois ministres. Le troisième acte se passe quant à lui dans la chambre de Turandot, qui après avoir hurlé « Amore » en coeur avec Calaf, décide de disparaitre dans l’obscurité. On cherche encore la logique ; mais venant d’une femme qui souhaitait décapiter son prétendant et venait de torturer à mort sa servante avant de subitement tomber amoureuse, gageons que l’on n’était plus à une fantaisie près.

Euh… c’est Matrix, Hunger Games ou Turandot ? ©Klara Beck
Fin de série, fin de semaine

Pour sonoriser la Filature de Mulhouse – 1214 places tout de même, presque toutes occupées ce jour là-, l’orchestre philharmonique de Strasbourg a aligné un effectif relativement réduit-seulement 4 contrebasses à titre d’exemple-. La direction de Domingo Hindoyan est sage et sans extravagance, ce qui a pour conséquence de diminuer la puissance sonore de l’ensemble, mais a l’avantage de faire ressortir davantage les pupitres individuels et les percussions.

Ce dimanche 2 juillet, la phalange en est d’ailleurs à sa septième représentation et l’on est dimanche après-midi ; à Mulhouse. On a donc connu conditions plus motivantes pour se laisser emporter dans le tourbillon puccinien. Avouons le ; les première minutes, rythmiquement redoutables pour les choeurs, inquiètent sur la suite de la représentation. Les cuivres manquent de mordant et surtout l’ensemble sonne légèrement brouillon par manque de synchronisation et de précision rythmique, notamment sur le « Al supplizio! Se non appari, noi ti sveglierem ! ».

©Klara Beck

Fort heureusement, tout se tasse rapidement et les pupitres de cordes font merveille au deuxième acte, notamment dans les passages instrumentaux précédent l’arrivée de l’empereur ; ou encore durant les énigmes, où les contrebasses distillent une tension palpable. Les choeurs remplissent également le contrat, mais sont par moment pénalisés par la mise en scène, notamment à la fin du deuxième acte, où ils chantent en regardant… l’arrière scène. Moyennement efficace pour suivre le chef et projeter sa voix dans l’auditorium.

Cantatrices impériales

Sur scène, trois visions du chant lyrique s’affrontent. Le Calaf, d’Arturo Chacón-Cruz, laisse entendre l’ampleur du travail effectué par son interprète. Toujours en place rythmiquement, il fait également état d’une bonne longueur de souffle. Presque trop frêle pour le rôle, il compense les limites de sa puissance vocale par un investissement dramatique remarqué et arrive à parfaitement doser ses efforts pour pouvoir rentrer par moment en sur-régime lorsque les aigus fortissimo l’exigent.

Arturo Chacón-Cruz ©Klara Beck

Dans le rôle de Liu, petite femme puccinienne par excellence, Adriana Gonzalez déploie sans difficulté son timbre rond, y compris dans les phrases les plus longues. Sa maitrise des piani est remarquée, tant elle arrive à contrôler et à doser savamment l’intensité sonore pour demeurer audible malgré l’orchestre tout en restant piano. Une masterclass de conduite de ligne, tantôt impérieuse, tantôt fragile.

Adriana Gonzalez ©Klara Beck

Finalement, dans le rôle de Turandot, Elisabeth Teige impressionne par sa puissance. Véritable machine de guerre, le timbre rond et le vibrato intense emplissent l’auditorium avec une aisance déroutante. Toujours parfaitement en place rythmiquement et ne laissant à aucun moment ressentir les exigences himalayennes de son rôle, la princesse a au surplus tendance à s’avancer vers l’avant-scène, pour irradier la salle et éclipser tout le monde.

Le reste du casting est cohérent et ne souffre d’aucune faiblesse, a l’exception d’un mandarin un peu trop rapide dans ses annonces. Citons toutefois plus particulièrement le Timur de Nicola Uliveri, qui aura remplacé Misha Schelomianski au pied levé. Ainsi que les Ping, Bang et Pong d’Alessio Arduini, Gregory Bonfatti et Éric Huchet, toujours synchronisés et cohérents entre eux, après une entrée en trottinette où, faisant des cercles autour de Calaf, la projection pâtissait logiquement.

Malgré ces quelques réserves, le public de Mulhouse accueillera avec beaucoup d’enthousiasme la production, n’hésitant pas d’ailleurs à applaudir par moment pendant que l’orchestre joue encore -comme par exemple, durant Nessun Dorma ou Non piangere Liu-. Si tout n’était pas toujours musicalement parfait, la rareté de ce final valait à lui seul, le déplacement.

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