AccueilA la UnePortraits cachés : les "frenchies" du festival de Bayreuth

Portraits cachés : les « frenchies » du festival de Bayreuth

PORTRAITS – Ils ne seront certes pas en tête d’affiche, mais vous pourrez les entendre jouer, chanter ou applaudir cet été sur la Colline verte. Habitué du festival ou néophyte, nous sommes allés voir ces français qui participeront au festival pour les interroger sur leurs rapports à Wagner et Bayreuth. Trois histoires et trois visions différentes.

Anne-Aurore, musicienne

Anne-Aurore sera dans la fosse à Bayreuth ©A. Boussemart
Que fais-tu dans la vie ?

Je suis altiste à l’Opéra National de Paris, et professeur au Conservatoire à Rayonnement Régional de Paris, ainsi qu’au Pôle Supérieur de Paris Boulogne-Billancourt. 

Comment as-tu découvert Wagner?

Avec les Wesendonck Lieder, lors d’un stage d’orchestre d’été, j’avais 16 ans. Puis j’ai retrouvé Wagner à l’Opéra de Paris. J’ai été particulièrement marquée par Tannhäuser en 2007 avec Seiji Osawa, puis par Meistersinger et le Ring avec Philippe Jordan. Nous avons donné trois fois le Ring au cours de son mandat, et c’est indéniablement grâce à notre Maestro que j’ai eu l’envie de postuler à Bayreuth. 

Qu’aimes-tu particulièrement à son sujet?

C’est le musicien qui me fascine, plus que l’homme. Son écriture est du génie, et je me demande toujours comment il a pu inventer un nouveau langage, à la fois si complexe et si touchant. Je trouve sa musique transcendante. À jouer, comme à écouter on est transporté dans un autre monde, sur un autre plan.

Depuis quand viens-tu à Bayreuth?

C’est ma deuxième année en tant que musicienne. Et je compte bien revenir, aussi longtemps que possible! Je vis ici une aventure absolument fantastique, tant musicalement qu’humainement. Certains viennent chaque été depuis plus de 20 ans, c’est une grande et belle famille. 

Comment es-tu arrivé au Festival? 

Grâce à Philippe Jordan, qui a été notre Maestro à l’Opéra de Paris. Comme je le disais précédemment, le Ring avec lui m’a totalement transportée et m’a donné envie de le suivre également à Bayreuth, puisqu’il y dirige aussi. Et certains de mes collègues parisiens déjà présents au Festival ont appuyé ma candidature. Mais la décision finale revient à la direction du Festival. Je suis donc absolument ravie qu’ils m’aient acceptée parmi eux. 

Une anecdote sur le Festival?

L’orchestre est une grande famille, et chaque groupe d’instruments à son propre foyer, salle de repos. Dans chacun de ces foyers sont accrochés photos et souvenirs des années précédentes, ainsi que les noms de tous ceux qui nous ont précédés depuis 1876. C’est en regardant ces noms et photos que j’y ai vu un de mes premiers professeurs d’alto : Jean Dupouy (ancien alto solo à l’Orchestre de Paris). C’est grâce à cela que j’ai repris contact avec lui. Depuis nous échangeons souvent sur nos aventures sur la colline verte. 

Ton plus beau souvenir en lien avec Bayreuth?

Indéniablement ma première entrée en fosse. J’en avais les larmes aux yeux. Au-delà de sa configuration particulière, c’est l’émotion de marcher sur les pas de mes ainés, notamment Jean Dupouy et Laurent Verney, ainsi que le lien Philippe Jordan. La sensation de pénétrer dans le Saint des saints, et d’avoir l’honneur d’y prendre part. 

La mythique fosse du palais des festivals de Bayreuth ©DR
Ta production préférée dans l’histoire du Festival?

Ma réponse sera musicale, uniquement sur les productions auxquelles j’ai participé, et ne concerne pas les mises en scène (que je ne vois d’ailleurs pas en jouant): le Tannhäuser avec Axel Kober en 2022. La connexion entre le chef et l’orchestre a permis une cohérence, une souplesse et une musicalité qui a fait l’unanimité dans la fosse. 

Un artiste t’y a-t-il particulièrement marqué?

Sur scène, Tomasz Konieczny dans ses rôles de Wotan, qu’il incarne avec profondeur et dont la voix me touche particulièrement. Et bien sûr Klaus Florian Vogt, présent depuis plus de vingt ans sur le Festival et dont la voix a gardé toute sa clarté et sa fraîcheur. Impressionnant dans Tannhäuser encore cette semaine. 

Le spectacle que tu attends le plus cette année?

Parsifal, pour la mise en scène en réalité augmentée (j’attends les réactions de la salle), et pour la direction de Pablo Heras Casado, qui est très souple musicale et précise. Les répétitions ont été très efficaces, le travail bien ciblé, les détails bien ciselés, et j’ai hâte de voir ce que cela donnera en spectacles.

Marie, choriste 

Marie sera sur scène ! ©DR
Que fais-tu dans la vie ?

Je viens de finir mes études, d’abord à la Guildhall School of Music and Drama en master de chant lyrique ; puis à l’école d’opéra du conservatoire royal d’Ecosse à Glasgow, il y a quelques semaines. J’entame donc tout juste ma carrière de chanteuse lyrique !

Comment as-tu découvert Wagner ?

En trois temps. Petite d’abord, à 10 ans en maîtrise. Notre cheffe de chœur nous faisait chanter des répertoires très différents. Je me souviens alors d’avoir chanté des extraits de l’ensemble des filles du Rhin du Rheingold !

Puis chez mon oncle et ma tante, à 11 ans. Ils étaient tous deux wagnériens, allaient à Bayreuth et avaient une cassette du Rheingold que j’ai alors découvert en entier pour la première fois.

Puis finalement, plus tard en regardant les opéras en direct du MET, notamment Tristan und Isolde et Der Fliegende Holländer.

Qu’aimes-tu particulièrement à son sujet ?

Son originalité dans les sujets. Étant une soprano lyrique-léger, je suis naturellement plutôt orientée vers les répertoires mozartiens et belcantistes (que j’adore par ailleurs). Je trouve que les sujets s’y ressemblent assez souvent… c’est rafraîchissant de plonger dans la mythologie nordique plutôt que de jouer la soubrette dans une énième affaire de mœurs! 

Depuis quand viens tu à Bayreuth ?

C’est ma première année ! 

Comment es-tu arrivée au festival ?

En faisant une audition à Glasgow avec le chef de chœur, Eberhard Friedrich, en février. Nous avons commencé par une séance de coaching où nous avions travaillé sur du Mozart et du Haendel (les rôles de Blonde dans L’enlèvement au Sérail et de Cléopâtre dans Giulio Cesare). Ensuite, il y a eu une audition à proprement parler, où j’ai chanté l’air de Gilda dans Rigoletto et … des gammes, afin de tester mes piani et mon legato, avec et sans vibrato, sur l’ensemble de ma tessiture ! 

Les sopranos 1 sont souvent amenées à chanter haut et très piano dans les parties de chœur, ce qui n’est pas si simple techniquement donc j’imagine qu’ils doivent vérifier qu’on puisse assurer.

Une anecdote sur le festival  ?

Les coulisses sont très grandes, et certaines parties de chœur sont chantées de différents endroits en coulisse, parfois jusque sous les combles, comme par exemple pour les sirènes de Tannhäuser. Selon les productions, nous avons plus ou moins de visibilité sur le chef de chœur qui imite lui-même le moniteur avec le chef d’orchestre. Si le chœur est divisé, il y a alors jusqu’à 4 assistants chefs de chœur qui peuvent nous diriger, en se copiant en miroir avec des lumières rouges.

Compte tenu de la vitesse du son, on ne ne peut se fier au son de l’orchestre car il y a toujours un décalage. De même, si l’on regarde le chef d’orchestre sur les écrans, l’image arrive avec un léger différé, d’où la nécessité d’avoir un chef de chœur pour tous nous synchroniser !

Un jour, un changement de placement des femmes avait été décidé et, en arrivant à notre poste, pas de chef de chœur à l’horizon… On a su après qu’il n’était pas au courant et nous attendait toujours en bas ! Deux minutes avant notre passage, une choriste est partie en trombe le chercher mais il n’est arrivé qu’une minute après que nous ayions fini !

Fort heureusement nous avions tout de même réussi à chanter de manière raisonnablement synchronisée avec l’orchestre et avons trouvé l’affaire amusante… mais pas le pauvre assistant ! 

Ton plus beau souvenir en lien avec Bayreuth ?

Ma première fois dans l’auditorium. Il y a une émotion incroyable en tant que chanteur, car l’on sait que l’on pénètre dans l’un des temples du lyrique. C’était pour une répétition de Parsifal et je faisais la doublure pour les chœurs des Filles-Fleurs au deuxième acte. J’étais donc dans la salle pour observer mes collègues, d’abord au premier rang puis tout au fond. J’ai été frappée par l’acoustique merveilleuse, car j’entendais le chanteur et comprenais le texte réellement aussi bien dans les deux cas. Cela m’avait vraiment impressionnée.

Ta production préférée dans l’histoire du Festival? 

Je ne suis pas suffisamment familière avec l’historique des productions de Bayreuth, mais j’adore le Tannhäuser de Tobias Kratzer ! Je trouve la production très intelligente avec un concept qui ne dénature pas l’opéra tout en réussissant à en faire une relecture intéressante et originale en parallèle. J’aime notamment les effets visuels, la bande de villains avec une Vénus délurée et le numéro de drag dans le parc ! 

Un artiste t’y a-t-il particulièrement marqué ?

Ekaterina Gubanova. Elle fait cette année une des Kundry dans Parsifal et Venus dans Tannhäunser. Je trouve que c’est une chanteuse fantastique, vocalement tout d’abord, mais également hyper professionnelle et très agréable. Elle est complètement investie dans ses rôles et se métamorphose vraiment à chaque fois. Un jour de répétition particulièrement long, j’ai été impressionnée par son endurance à toute épreuve. Tant de qualités auxquelles j’aspire en tant que jeune chanteuse !

Le spectacle que tu attends le plus cette année ?

La nouvelle production de Parsifal, mise en scène par Jay Schieb. Je suis assez curieuse de voir la réaction du public de Bayreuth : sera-t-il technophile ? Ekaterina Gubanova sera certainement fantastique et je trouve aussi Jordan Shanahan, qui interprète Klingsor, merveilleux. Il a une présence scénique, un timbre, une diction et une musicalité remarquables… Et porte les talons admirablement ! J’aurais aimé pouvoir être dans la salle moi-même, essayer les lunettes de réalité augmentée, et entendre Elīna Garanča live pour la première fois !

David, spectateur

Et David dans la salle ! ©DR
Que fais-tu dans la vie ?

Je suis ingénieur sur des projets de systèmes de commandement.

Comment as-tu découvert Wagner?

Avec Tristan und Isolde, dans la production de Stein Winge ; le premier opéra que j’ai entendu à l’Opéra Bastille en février 1998, sur le conseil d’un passionné d’opéras qui travaillait dans la même société que moi à ce moment- là. Cette production m’a beaucoup marqué avec ce grand squelette de bateau en forme de corolle qui se tenait au milieu de la scène, si bien qu’ensuite j’ai acheté les versions CD enregistrées par Karl Böhm (Bayreuth 1966) et Carlos Kleiber (1982) qui m’ont transporté dans un autre univers. 

Je me suis ensuite rendu au Théâtre du Capitole au printemps 1999 pour entendre pour la première fois  ‘La Walkyrie’, dans la nouvelle production de Nicolas Joel qui m’a beaucoup impressionné par ses atmosphères sombres. C’est enfin avec l’arrivée de Gérard Mortier à la direction de l’Opéra de Paris, et les fantastiques productions wagnériennes signées Peter Sellars et Bill Viola, Krzyzstof Warlikowski et Robert Carsen, que Richard Wagner est devenu obsédant.

Qu’aimes-tu particulièrement à son sujet?

C’est véritablement sa relation à un romantisme mystérieux et surnaturel qui me fascine chez lui.  J’avais vu au cinéma le film de Luchino Visconti, ‘Ludwig : Le Crépuscule des dieux’, et j’avais été tellement impressionné par la mise en correspondance des états d’âme du Roi de Bavière et la musique de Richard Wagner que je me suis rendu dans le sud-est de l’Allemagne sur un coup de tête, en plein hiver 2005, au lendemain d’importantes chutes de neige. 

Une fois sur place, j’ai pu visiter les châteaux de Louis II dans des conditions incroyables ; tout en écoutant cette musique extraordinaire qui avait une telle emprise sur moi que le temps semblait prendre une toute autre dimension.

Depuis quand viens-tu à Bayreuth?

Ayant appris qu’il était possible d’obtenir des places le jour même au Festival de Bayreuth, je me suis rendu pour la première sur la colline verte fin juillet 2012. 

En arrivant tôt le matin au guichet, j’ai pu effectivement avoir une place pour ‘Le Vaisseau fantôme’ dans la production de Jan Philipp Gloger, mais aussi, et surtout, pour les débuts de Philippe Jordan au Festival dans la dernière reprise de ‘Parsifal’ mis en scène par Stefan Herheim. 

Venir à Bayreuth était la conséquence naturelle des années Mortier à Paris, marquées notamment par le ‘Parsifal’ extraordinaire de Krzyzstof Warlikowski qui tirait, lui aussi, les leçons des conflits du XXe siècle. 

Mais l’envol wagnérien de Philippe Jordan à l’Opéra Bastille, qui venait de diriger le ‘Ring’, contribuait aussi à rendre indispensable ce pèlerinage.

Une anecdote sur le Festival?

Le Palais des Festivals est connu pour son inconfort, notamment parce qu’il n’est pas climatisé. Et cela peut accentuer l’effet de la tension musicale sur l’auditeur. 

Je me souviendrais toujours d’avoir vu en 2013 et 2014 le ‘Ring’ mis en scène par Frank Castorf sous la direction de Kirill Petrenko, et d’avoir entendu ces deux années consécutives un spectateur faire un malaise au même moment le plus sombre de ‘Siegfried’, lorsque le héros finissait par tirer sur le dragon Fafner à coups de Kalachnikov. 

J’y ai vu l’expression de la noirceur de la musique exacerbée par l’atmosphère dans le théâtre.

Ton plus beau souvenir en lien avec Bayreuth?

Les lumières du lever de soleil à travers les arbres qui entourent le Palais des Festivals lors des longs moments d’attente tôt le matin. Il règne un calme absolu à ce moment-là, et l’on mesure le rapport à la nature qu’entretient cette petite ville perdue au fond de la Bavière.

Golden hour… ©DR

Ta production préférée dans l’histoire du Festival?

« Parsifal’ mis en scène par Stefan Herheim, ce spectacle était prodigieux par sa manière de raconter de façon très intime l’histoire du jeune homme et sa relation à sa mère, d’une part, et l’histoire de la l’Allemagne du XXe siècle, d’autre part.

Ou alors, le Lohengrin de Hans Neuenfels pour , avec son univers de rats, est d’une force insurpassée pour l’instant. Sans y paraître, il s’agit d’une critique féroce sur les comportements sociaux, et ce spectacle a de plus connu de très grands interprètes, dont Klaus Florian Vogt, Annette Dasch et Petra Lang que j’ai pu entendre à leur plus haut niveau.

Un artiste t’y a t-il particulièrement marqué?

Klaus Florian Vogt, bien évidemment, car sa voix d’une clarté exceptionnelle, que j’avais découvert sur Arte lors de la diffusion de la production de ‘Lohengrin’ enregistrée à Baden Baden, correspond idéalement à cette confusion du temps que la musique de Richard Wagner induit. Elle a également une capacité sans pareille à encenser les sentiments.

Le spectacle que tu attends le plus cette année?

J’attends avec grande impatience la nouvelle production de ‘Parsifal’ mise en scène par Jay Scheib, moins pour son utilisation des technologies de réalité augmentée, que pour voir s’il va réussir à construire une dramaturgie qui renouvelle le propos sur l’ouvrage.

Anne-Aurore, Marie et David seront en piste toute la semaine à Bayreuth ! Nous couvrirons chacune de leurs aventures, à retrouver chaque jour sur Classykêo !

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