AccueilInstrumentalSiegfried à Bayreuth : épopée musicale, faits divers visuels

Siegfried à Bayreuth : épopée musicale, faits divers visuels

BAYREUTH – Pendant une semaine, Classykeo vous emmène au festival de Bayreuth pour six spectacles différents : Siegfried, Die Götterdämmerung, Parsifal, Der fliegende Holländer, Tristan und Isolde et le Festival en plein air.

Note au lecteur : cet article ne couvrira pas la réaction du public à cette production, qui sera abordée, ainsi que  sa genèse, dans l’article consacré au Götterdämmerung.

L’Anneau du Nibelung est un monstre dramaturgique. 34 personnages -hors choeurs-, 150 leitmotivs musicaux et jusqu’à 16h50 de musique, le tout se passant sur deux plans, divin et humain ; au point qu’il est quasi-impossible de résumer cette oeuvre, où tous les personnages sont intriqués les uns aux autres.

Valentin Schwarz : deux plans, une scène

En bon émissaire du Regietheater d’outre-Rhin, Valentin Schwarz ne compte toutefois pas jouer les ayatollahs du livret, bien au contraire. Le Ring étant une allégorie philosophique, sociale, politique, économique et psychologique, il fera fi du plan astral pour raconter une histoire bien différente : une épopée familiale dans laquelle l’anneau est devenu un enfant, les géants des architectes, Wotan un patriarche, Loge, son avocat etc. Dès lors, les 14 séquences du Ring  (les 5 scènes de L’Or du Rhin, ainsi que les trois actes de La Walkyrie, Siegfried et Le Crépuscule des Dieux) sont désormais supposées représenter différents moments de cette vie familiale pour le moins tumultueuse.

Non, Mime, tu n’as pas le droit de dormir avec des enfants ! ©Enrico Nawrath

Cette suppression de tous les aspects divins de l’intrigue implique toutefois une relecture en profondeur du livret. Certains personnages, tel Hagen dans cette deuxième journée, sont désormais présents dans d’autres opéras, Sieglinde est désormais enceinte avant même de rencontrer Sigmund. Sur une autre oeuvre, cela pourrait certainement fonctionner, mais cette intrigue-ci est trop complexe pour permettre un rendu globalement cohérent et fidèle. Les coupures dans la partition n’étant pas envisageables à Bayreuth, cette grande fresque familiale donne, du moins sur Siegfried, l’impression d’assister à trois faits divers distincts ayant à chaque fois quelques personnages communs comme fil conducteur.

Ivre, il saccage la maison de son tuteur avec une béquille 
En garde ! ©Enrico Nawrath

Le premier acte nous emmène à une fête d’anniversaire tout droit sortie du Silence des agneaux. Mime est désormais un vieillard infirme, atteint d’un syndrome à mi chemin entre ceux de Diogene et Peter Pan, ayant élevé un Siegfried dans un monde factice, entouré de poupées et de mannequins. Siegfried lui est désormais adulte, alcoolique et violent, mais ne connait rien aux choses de la vie ; comme en témoigne le cours d’éducation sexuelle de ce premier acte. A défaut de connaitre la gent féminine, il connait toutefois les armes à feu comme en témoigne la scène finale du premier acte où, après avoir transformé une béquille en arme blanche, il prend un pistolet et se met à tirer dans toute la maison -le pistolet n’est toutefois pas chargé- au son des coups d’enclume hors scène.

Vocalement, certains prennent le parti de suivre la direction de Schwarz quand d’autres restent davantage fidèle aux archétypes de Bayreuth. Ainsi, le Siegfried d’Andreas Schager fait une entrée fracassante sur le plateau ; puissant, doté d’une intensité dramatique naturelle et de facultés motrices – tout en chantant- notées, sa projection sur les voyelles longues est particulièrement remarquée. Ovationné dès la fin du premier acte malgré une ou deux légères imprécisions rythmiques durant la scène de la forge, il continuera à déployer cette énergie tout au long de la soirée, arrivant jusqu’à ses limites physiques dans les ultimes mesures du duo final. 

Pour lui répondre, le Mime de Arnold Bezuyen prend davantage le parti de l’impotence et de l’impuissance que celui de la perfidie. Si le rôle est l’un des plus ingrats du Ring, avec des exercices de prononciation et d’exclamation dramatique rendant la projection redoutablement complexe, ces écueils sont ici évités grâce, notamment, à un timbre par moment velouté et à une très bonne maitrise des piani. Finalement, le Wotan/Der Wanderer de Tomasz Konieczny impressionne par sa présence scénique et vocale, qui ferait presque passer ce rôle pour une promenade de santé. Le timbre est clair et puissant, les voyelles, la mise en place rythmique sont impeccables et les harmoniques aigus ainsi que l’intensité du vibrato parfaitement adaptés à l’acoustique du lieu.

Après avoir causé une crise cardiaque à son propriétaire, il empale son oncle avant de l’étouffer avec un coussin

Pour ce second acte, plus de dragon dans sa caverne mais bien une maison de maitre dont le patriarche, Fafner, est sur son lit de mort. Bien que mourant, il trouve tout de même l’énergie de molester une auxiliaire de vie qui se trouvera être l’Oiseau bleu. Quelques membres sont au chevet dont Alberich, Mime et Siegfried, qui après ses exploits du 1er acte, se retrouve désormais avec une gueule de bois d’anthologie. Lendemain de soirée ou pas, l’héroïsme passe avant tout. Ainsi, après que Fafner se soit péniblement appuyé sur un déambulateur, Siegfried le lui dérobe, causant une chute suivie d’un crise cardiaque. Puis, sans qu’on comprenne trop pourquoi, il s’assoit sur un canapé avec Mime avant de lui asséner un coup d’épée puis de l’étouffer avec un des coussins. Comprenne qui pourra la logique de ce meurtre…

Haut les coeurs, Fafner ! ©Enrico Nawrath

L’Alberich d’Olafur Sigurdarson parait en tout point cohérent avec l’idéal que Wagner aurait pu se faire d’un interprète du rôle, et il se distingue par une grande clarté des voyelles, une très bonne articulation et une constante mise en place rythmique. Pour lui répondre, le Fafner de Tobias Kehrer s’illustre lui particulièrement sur les voyelles longues d’outre tombe et un timbre se prêtant particulièrement bien aux aspects dramatiques de la partition. Finalement, l’Oiseau bleu d’Alexandra Steiner possède certes un joli timbre, mais on se demanderait presque si la tessiture n’est pas trop large pour le rôle, causant des attaques un peu trop en puissance sur certaines phrases, ce qui ne l’empêchera pas de récolter de forts applaudissements à l’issu de l’acte.

Totalement métamorphosée après ses opérations de chirurgie esthétique, la suite va vous étonner
Bas les masques ! ©Enrico Nawrath

Le troisième acte se passe dans la même demeure. Siegfried est désormais accompagné d’un copain : Hagen. Des malentendus successifs créent une dispute avec Wotan qui, boudeur, décide de disparaitre à jamais. Apparait ensuite Brünnhilde, visiblement éprouvée par l’opération de chirurgie esthétique. Le premier contact avec Siegfried n’est pas idéal, mais tout s’arrange bien vite et elle finit par comprendre qu’avec lui, elle pourra peut être changer ce que la chirurgie ne lui permettait pas.

Ce troisième acte est surtout l’occasion d’entendre deux figures féminines majeures du Ring. Tout d’abord, l’Erda d’Okka von der Damerau, taulière du festival dont le timbre large et la tessiture dramatique lui permettent de distiller des émotions palpables dans l’auditorium. Puis, surtout, la Brünnhilde de Daniela Köhler, qui bénéficie d’un timbre velouté et d’une puissante douceur des les premières notes. Intensité dramatique, précision harmonique et rythmique, musicalité, articulation et projection : tous les voyants sont au vert. La ronde finale souffrira bien d’une micro altération sur la fin, mais on ne saurait décemment lui en tenir rigueur.

Je t’aime, moi non plus ©Enrico Nawrath
Inkinen, gardien du temple

Il n’y a pas ou peu de choeurs dans le Ring, et aucun dans Siegfried : ce n’est pas un hasard. Inspiré par le théâtre antique, Wagner connait pourtant bien l’utilité de ce dernier pour commenter l’action. Toutefois ce rôle échoit ici à l’orchestre qui dispose pour cela d’une partition entièrement construite autour de l’action qu’elle souligne en permanence, notamment grâce à l’utilisation des leitmotivs.

Pietari Inkinen ©Andreas Zihler

Au Festspiele, le chef est invisible au public. Cela n’empêche pas toutefois d’apprécier les qualités de direction du jeune Pietari Inkinen (43 ans seulement) qui contrebalance parfaitement la mise en scène. La battue est précise, analytique et permet de faire ressortir chaque pupitre et leitmotiv de la partition, permettant ainsi au public de suivre l’action originelle nonobstant la mise en scène. La phalange ne sombre pas dans un trop sage académisme pour autant, et à ces premières qualités s’ajoutent un relief marqué et des passages enlevés du meilleur effet. Finalement, les tempi par moment enlevés, par d’autres étirés, (comme lors de l’apparition de Brünnhilde) contribuent également à la cohérence dramatique et à l’excellence musicale de la soirée.

Le public du festival a beau la réputation d’être l’un des plus exigeant au monde -et certainement le plus exigent sur Wagner-, il ne boudera ce soir pas son plaisir et se focalisera sur les aspects musicaux de la soirée. Au tombé de rideau final, une poignée huées viennent bien marquer l’opposition à la mise en scène, mais elles sont vite masquées par les viva à destinations des chanteurs et du chef. Rendez-vous est désormais pris le 31 pour le Götterdämmerung, qui permettra de juger de l’adhésion du public au Ring dans sa globalité.

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