AccueilA la UneBayreuth : Ready Parsifal One

Bayreuth : Ready Parsifal One

BAYREUTH – Parsifal était sans doute le spectacle le plus attendu du festival, notamment pour son utilisation de la réalité augmentée. Porté par une distribution vocale de très haute volée, logiquement acclamée, la réflexion de Jay Scheib, elle, interroge sans totalement convaincre.

Métaux lourds et Colline verte

Difficile de savoir, lors du Vorspiel (Prologue) initial, où cette nouvelle production nous emmènera. Passé un batifolage entre Gurnemanz et une femme anonyme, le premier acte prends une autre tournure, moins intimiste, avec des visuels rétro futuristes et une palette chromatique rappelant furieusement les années 90. La direction d’acteur à proprement parler est assez statique et n’appelle alors aucun commentaire particulier : l’on contemple sagement la célébration du Vendredi saint aux allures kitsch.

Premier acte : on essaie toujours de comprendre ce qui va arriver. ©Bayreuther Festspiele / Enrico Nawrath

Au demeurant, une question se pose : pourquoi l’usage de la réalité augmentée sur Parsifal ? La seule oeuvre sacrée de ce répertoire, la plus contemplative également. Tellement contemplative qu’il était d’usage à Bayreuth de ne jamais applaudir à la fin du premier acte pour quitter la salle dans le recueillement de la célébration. 

Faute de réponse, une discussion de groupe s’engage pour essayer d’y voir plus clair ©Bayreuther Festspiele / Enrico Nawrath

La réponse se trouve justement au niveau des lunettes de réalité augmentée et plus précisément des écrans, dont Jay Scheib entend ici dénoncer l’impact, tant sur l’humain que sur la nature.

Explication trouvée ? ©Bayreuther Festspiele / Enrico Nawrath
Parsifal écolo et filles-fleurs instagrammables
Watermelon Sugar ©Bayreuther Festspiele / Enrico Nawrath

Ainsi, au début du second acte, le château de Klingsor a des allures de barrage et ce dernier est habillé comme Harry Styles. Ses filles-fleurs ne sont d’ailleurs plus des créatures hybrides mais bien des instagrammeuses, prisonnières de leurs propres images au milieu d’un décor factice, le tout filmé en tempts réel et projeté sur un écran en arrière scène.

Parsifal étant insensible à ces charmes siliconés, apparait alors Kundry. Plus de comportement ostentatoire, juste un jeu de séduction plus ou moins larvé arrivant au climax lorsqu’elle s’avance dans un bassin à la manière d’Anita Ekberg dans la Dolce Vita, tout en continuant sa discussion avec Parsifal. Les cameramen sont toujours là, mais se font plus discret ; et la projection sur grand écran permets désormais d’apprécier les expressions faciales de Kundry dans ses longues tirades – portée ce soir là par une Elina Garanca incandescente-.

Plaisanterie à part, un grand duo ©Bayreuther Festspiele / Enrico Nawrath

Finalement, le troisième acte pose lui la question des conséquence de l’exploitation minière induite par l’usage, et donc la production, desdits écrans. Plus de palais, mais bien un paysage désolé jonché de déchets, creusé d’un lac dont l’eau est vert fluo, et sillonné par une machine visant à extraire les métaux convoités. Cette désolation ressort sur les chevaliers qui errent désormais sans espoir, en haillons dans une prospection incessante. Le Graal n’est plus une une coupe, mais un large cristal de cobalt bleuté que notre héros se fera un plaisir d’exploser au sol, parachevant ainsi la libération des chevaliers mineurs.

Non mais en vrai, une fois que t’es dedans elle est bonne ©Bayreuther Festspiele / Enrico Nawrath
Casting sacré, sacré casting

A défaut d’emporter l’adhésion totale de son public par sa mise en scène, ce Parsifal peut toutefois compter sur une distribution d’exception, notamment au sein de son trio de tête.

La contemplation du Graal, selon Jay Scheib ©Bayreuther Festspiele / Enrico Nawrath

Ainsi, le Parsifal d’Andreas Schager n’a pas fait l’objet d’une direction d’acteur particulière, mais il s’agit d’un rôle que son interprète a tellement joué qu’il l’a désormais intériorisé. Au service de ce personnage pur et innocent, le pilier du festival – il jouait Siegfried la veille et le rejouera le lendemain- met à profit la luminosité de son timbre, ainsi que la clarté de ses voyelles et sa très bonne longueur de souffle. L’intensité dramatique semble alors découler du tout, naturellement.

Comment avez-vous su que je représentais la tentation ? ©Bayreuther Festspiele / Enrico Nawrath

En Kundry, Elina Garanca fait chavirer la salle par la finesse et la maturité de son interprétation, distillant des émotions variables au long de la soirée ; le tout serti par une prestation vocale de haute volée. Le timbre est large et les attaques tout en finesse, y compris dans les graves de l’ambitus du rôle. Fruit d’un travail que l’on devine herculéen, ses tirades du second acte deviennent mesmérisantes.

Concluant la trinité, le Gurnemanz de Georg Zeppenfeld, remarqué de musicalité, déploie un timbre profond remarquablement bien projeté, asssorti d’une très bonne articulation et d’une bonne mise en place rythmique.

Gurnemanz à la recherche d’une dose de prométhéum ©Bayreuther Festspiele / Enrico Nawrath

Les seconds rôles ne demeurent toutefois pas en reste. Ainsi, le Klingsor de Jordan Shanahan a, certes, une tessiture relativement légère pour le rôle, mais ne démérite pas grâce à une rythmique sans faille, une bonne intelligence musicale et un investissement dramatique remarqué. Le Tinturel de Tobias Kehrer, lui, se démarque également par une présence scénique nettement au-dessus de ce à quoi les habituels interprètes du rôle nous ont habitué. Finalement, l’Amfortas de Derek Welton ne présente certes aucun défaut vocal, et même une excellente projection y compris dans les graves de sa tessiture, mais la prestation est trop sage pour croire au martyr incessant.

©Bayreuther Festspiele / Enrico Nawrath
Allo Papa bobo ©Bayreuther Festspiele / Enrico Nawrath

Les choeurs sont également à l’honneur dans cette production, les chevaliers des premier et troisième actes sont remarquables d’harmonie et de précision, offrant un rendu tout en relief et parfaitement adapté au niveau sonore de l’orchestre. Des qualités similaires à celles des Zaubermädchen au deuxième acte, bien que ces dernières soient par moment légèrement moins précises dans leurs tempi.

#flowers #nofilter #wokeuoplikethis ©Bayreuther Festspiele / Enrico Nawrath
Fosse mystique

De tous les opéras de Wagner, Parsifal est le seul composé postérieurement à la construction du Festspiele et donc en connaissance de ses caractéristiques acoustiques. On a beau avoir déjà entendu cette oeuvre dans d’autres salles, ainsi que des enregistrements dans celle-ci, rien n’y fait : Parsifal a en ce lieu un écho et une patine sans équivalent. 

On nous avait vanté ici les mérites de Pablo Heras-Casado; nous n’avons pas été déçus. Dès le Vorspiel, la souplesse de sa direction se fait entendre. Les cordes font des merveilles et on se laisse emporter par cette émanation rappelant par certains de ses choix la version de Karajan. Les cuivres manquent certes au début de mordant et d’éclat -comme chez Karajan, a fortiori en comparaison à Boulez- il n’empêche : on redécouvre cette partition fourmillant de délicats détails habituellement engloutis. 

À lire également : Portrait de Bayreuth, Anne-Aurore, altiste


L’action est toujours efficacement soulignée, les respirations bien senties, les silences précis et les Verwandlungsmusik remarquables;  l’une tourbillonnante, l’autre singulièrement tragique. Il se dit que la première année, un chef ne peut jamais bien maitriser les arcanes acoustiques de Bayreuth, on ne peut dès lors qu’avoir hâte de voir ce que le retour du Maestro donnera.

La réalité augmentée à Bayreuth : coup de génie ou contresens ?

Le palais des festivals de Bayreuth n’est pas simplement une salle spécifiquement dédiée aux opéras de Wagner ; tout dans sa conception traduit la volonté de son démiurge d’aller vers une oeuvre d’art totale ou tout pousse à la concentration exclusive sur l’action se déroulant sur scène. Exit donc l’architecture de salle « à l’italienne », pas de lustre non plus -il s’agira de la première salle de spectacle totalement électrifiée au monde, qui peut être plongée dans l’obscurité totale ; la fosse d’orchestre est placée en escalier sous la scène, et recouverte d’un panneau en bois noir afin que le public ne puisse pas l’observer. Même les sièges ont été conçus pour ne pas être trop confortables, tant pour des raisons acoustiques que pour éviter tout risque d’assoupissement.

Ce moment où tu redécouvre la partition ©Bayreuther Festspiele / Enrico Nawrath

Dès lors, la réussite de l’expérience de réalité virtuelle devait s’apprécier à l’aune, non seulement de la pertinence des images montrées,mais également par rapport à la cohérence du rendu global et à sa non-intrusivité vis à vis de l’action se déroulant sur scène. 

A plusieurs moments, le rendu total est cohérent, très efficace même. L’apparition du cheval de Kundry dans les airs, du cygne ou bien encore la colombe finale illustrent efficacement des éléments du livret demeurant souvent hors-champs. De même, les éléments de décors remplissant la salle -la forêt du premier acte, les murs du palais de Klingsor dans le second- sont particulièrement réussis dans la mesure ou plutôt que de procurer une distraction, ils contribuent à agrandir l’image cherchée par le metteur en scène tout en poussant à se concentrer. Au surplus, les travaux d’ambiance durant le prélude et la célébration du Graal sont du meilleur effet.

Gare à l’effet gadget 

Toutefois, le dispositif ayant couté fort cher et les lunettes n’étant pas excessivement confortables, on tombe dans un premier écueil : la nécessité de montrer en permanence -avec moins de cinq minutes sans images sur 4 heures d’opéra-  des éléments en réalité augmentée afin de s’assurer que tout ou partie de l’audience concernée ne les enlève. On se retrouve donc avec des éléments là pour meubler, dont la pertinence par moment interroge. Ainsi, il était tout à fait possible de ne pas nous montrer de renard ou de serpent se mordant la queue.

Les spectateurs regardant leur porte-monnaie après avoir vu les prix des billets majorés pour les lunettes ©Bayreuther Festspiele / Enrico Nawrath

De même, le paramétrage de l’outil est ainsi fait que certains éléments virtuels apparaissent devant la scène, et empêchent dès lors d’apprécier l’action s’y déroulant. Ces cas de figures sont certes relativement rares, mais il est difficile de comprendre comment une chute d’eau tombant en avant scène pourrait apporter une valeur ajoutée au livret.

Les derniers rangs, regardant bien qu’ils n’ont rien loupé avec les lunettes ©Bayreuther Festspiele / Enrico Nawrath

Finalement, Jay Scheib a certes déjà utilisé cet accessoire en 2021 avec Siegfried, il n’en demeure pas moins que cette technologie n’est pas encore arrivée à maturation. Trois axes d’amélioration semblent se dessiner à ce stade : la qualité des graphismes, l’étendue du champs de vision couvert par la réalité augmentée -environ la moitié à ce stade- et l’adaptabilité du dispositif (seuls les tous derniers rang du parterre, côtés non inclus pouvaient prétendre aux lunettes pour cette série de représentations).

A défaut d’un régal pour les yeux, le public du Festival sait reconnaitre un délice pour les oreilles, et il connait son histoire. Il sait qu’après les premières représentations à Bayreuth, en 1876, Wagner fut tellement déçu du résultat visuel qu’il tomba en dépression. Il n’est donc pas réellement tenu rigueur de ces points au moment des acclamations finales ; si la recherche de la représentation parfaite d’une oeuvre d’art totale n’est pas encore achevée, gageons tout de même qu’elle aura avancé avec cette production.

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