COMPTE RENDU – Au Théâtre des Champs-Elysées, c’est une entente parfaite qui s’est réalisée entre le pianiste britannique Benjamin Grosvenor et le chef hongrois Gergely Madaras, à la tête de l’Orchestre de chambre de Paris, pour un programme consacré à Haydn, Mendelssohn et Schubert.
Pour eux, ce n’est pas un slogan politique mais une manière de vivre la musique : que ce soit au piano ou à la tête de l’Orchestre de chambre de Paris, Benjamin Grosvenor et Gergely Madaras déploient une véritable force tranquille. Un talent sans esbroufe, mais qui tient toutes ses promesses.
Haydn conservateur
Il connaît le Théâtre des Champs-Elysées comme sa poche et y trouve un public tout acquis à sa cause : l’Orchestre de chambre de Paris « chauffe » la salle du TCE avant l’arrivée du très attendu Benjamin Grosvenor, avec la Symphonie n°19 de Haydn qui n’éblouit pas par la qualité de sa partition. Extrêmement académique dans sa composition, le changement n’est visiblement pas pour maintenant, et on connaît le compositeur autrement plus inspiré dans le reste de sa production symphonique – par l’inventivité mélodique aussi bien que l’orchestration. C’est le surinvestissement dans les phrasés et la recherche d’un son éclatant qui permettent aux musiciens de défendre malgré tout cette pièce, loin d’être inoubliable, mais qui fait entrer dans l’oreille du public une esthétique classique que l’on retrouvera, par nombreuses touches, dans la suite du programme – tout Romantique qu’il soit.
Entente plus que cordiale
Monument du répertoire pianistique, le Concerto pour piano n°1 de Mendelssohn est un incontournable pour les solistes et les orchestres, qui l’abordent souvent comme une grande œuvre tourmentée, habitée par un Romantisme effréné. Mais Benjamin Grosvenor, avec la simplicité et l’humilité qui semblent le caractériser dans son rapport à l’œuvre et au public, la débarrasse de tout excès : la technique est certes prodigieuse, mais elle ne se met pas en scène. On voit des traits impeccablement perlés malgré la rapidité du tempo choisi, mais surtout une conduite de phrase implacable, une main gauche d’une force rare, et une certaine vision musicale qui embrasse la totalité de l’œuvre – sérieuse dans le premier mouvement, patinée par l’héritage classique de Mendelssohn dans le deuxième, et comme animée par la danse dans le dernier.
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Mais le pianiste anglais n’a pas le monopole du cœur : s’il se montre totalement connecté avec les musiciens, l’Orchestre de chambre de Paris le lui rend bien et capte l’émotion qui s’en dégage. C’est d’abord un son très sombre, aux timbales particulièrement présentes – aux antipodes de Haydn quelques minutes auparavant. Puis se déploie dans l’Andante un très beau chant des violoncelles et des altos, magnifiquement dessiné par Gergely Madaras, avant que les cordes ne retrouvent le son éclatant qu’on leur connaît pour l’esprit du rondo final, accompagnées d’un hautbois que l’on retient tout particulièrement.
Direction démocratique
Difficile de faire mieux que cette démonstration technique et musicale de Benjamin Grosvenor, où les actes valent mieux que les postures ou les grands discours ; mais c’est dans cette même veine que s’inscrit le chef Gergely Madaras par l’expressivité de sa direction. Dans la Symphonie n°4, dite « Tragique », Schubert est homme du passé sans être homme du passif : c’est Mozart et Haydn relus par le Sturm und Drang, l’équilibre de l’esthétique classique bousculé par des élans lyriques. Après un premier mouvement très dramatique, où les nuances s’approfondissent progressivement, arrive un Andante dont les rares et courts moments lumineux sont abordés avec une grande tendresse par l’orchestre. Le troisième mouvement est quant à lui marqué par un couac des cuivres très bref mais assez incompréhensible, avant un Allegro remarquable : on connaît la qualité du son de cet ensemble, mais le chef est d’une telle musicalité, sa direction est si chantante qu’il amène les musiciens vers une liberté et une souplesse rares. Il laisse l’OCP jouer plus qu’il ne les tient par sa battue ; et les quelques excursions schubertiennes dans le mode majeur semblent plus tragiques encore que les tonalités mineures.
Voilà un programme qui tient ses promesses, porté par deux hommes que l’assemblée du TCE n’a pas su départager. Entre Grosvenor et l’OCP c’est du sérieux, du solide et du vrai.


Beau compte-rendu qui décrit avec beaucoup de justesse cette soirée. Savez-vous quelle œuvre M. Grosvenor a-t-il interprété durant le bis? Cordialement.
Bonjour, merci pour votre message. Benjamin Grosvenor a donné en bis le Prélude en si mineur, d’après le Prélude BWV 855a de Johann Sebastian Bach, transcrit par Alexandre Siloti. Bien à vous et à bientôt sur Classykêo.