OPÉRA – Après Tosca en 2024, la metteuse en scène Silvia Paoli revient à l’Opéra de Rennes pour La Traviata de Verdi, spectacle co-produit par les maisons d’Angers-Nantes, Rennes, Tours, Montpellier et Nice. Pour cette première rennaise, c’est la 2ème distribution qui a été choisie et permet ainsi de révéler au public français une jeune chanteuse croate dans le rôle-titre.
« Bien que ces vaches de bourgeois,
Les appellent des filles de joie,
C’est pas tous les jours qu’elles rigolent … »
Dans sa chanson, Brassens prend la défense de celles qu’on nomme, selon le respect, le dédain ou l’indifférence qu’elles inspirent « femmes de petite vertu », « filles de rue », « péripatéticiennes », « professionnelles » ou « putains ». La littérature, le théâtre, l’opéra, le cinéma subliment parrains et mafias et ne se soucient guère du sort de ces filles à tout le monde, au destin négligeable.
Dans La Traviata, Verdi, bien avant Brassens, réveille les consciences. Pas de misérabilisme (La « dévoyée » est une courtisane), mais la réalité comprend le mépris, la brutalité, l’humiliation et la maladie.

Silvia Paoli poursuit ce même objectif, en allant encore plus loin, mettant en exergue le grand écart entre hommes et femmes : elle montre une société bourgeoise « coincée » dominée par les hommes, et une héroïne tout aussi rejetée parce que scandaleuse. Elle situe l’action à la fin du XIXème siècle, donne à Violetta la figure d’une actrice de l’époque, contemporaine de Sarah Bernhardt.
Les hommes (ne serait-ce pas plutôt eux les dévoyés ?) se comportent comme des salauds en multipliant les gestes obscènes vis-à-vis des femmes, à la limite de la carricature mais pour une vision cohérente, réaliste et cynique du drame. La mise en scène devient convaincante, même si Silvia Paoli s’éloigne de ce que souhaitait Verdi, écartant toute rédemption pour la pauvre Violetta.
« Je suis une poupée de cire, une poupée de son » (Serge Gainsbourg)
Violetta est à l’image de la poupée qu’elle serre contre elle lorsqu’elle s’interroge sur la sincérité d’Alfredo et sur le dilemme qui se présente, entre vivre une existence rangée de petite bourgeoise à ses côtés ou poursuivre sa vie voluptueuse tout en étant libre. Objet artificiel, dépourvue de volonté propre, manipulée par des forces extérieures, façonnée et contrôlée par son protecteur le baron Douphol, poupée gonflable pour Alfredo, poupée Vaudou pour le père. Objet que l’on peut briser : la métaphore est présente dès l’ouverture où elle danse de façon saccadée face à une rangée d’hommes hautains qui n’hésiteront pas à la piétiner, tel un joujou dont on ne veut plus. Une poupée qui ne sait pas (encore) dire non.
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« Je suis d’un autre pays que le vôtre, d’un autre quartier, d’une autre solitude » ( Léo Ferré)
Pour Silvia Paoli, la souffrance de Violetta est avant tout sociale et sa vraie maladie est l’horrible solitude dans laquelle elle se trouve, la société tout entière lui ayant tourné le dos mais se délectant de son supplice. La scénographie illustre bien cette ambivalence entre monde superficiel où elle est libre, et le monde qu’Alfredo lui propose où elle n’est ni désirée, ni intégrée.
La mise en abyme d’un théâtre ou d’un casino de jeu évoque le monde superficiel de l’actrice courtisane. La maison de campagne (figurée par des tentures trompe-l’œil s’inspirant de tableaux peints par les Nabis) où Violetta coule des jours en apparence heureux avec Alfredo représente le monde réel.

La figure effrayante du père amplifiée par un jeu d’ombre menaçant est à l’image de cette société qui la rejette de plus en plus. Une fois le « sacrifice » accepté, Violetta arrache la tapisserie (à motif de camélias !) recouvrant un miroir dans lequel se reflète sa véritable identité, où se trame sa destinée inexorable.
« Homme et femme, elle est beau, il est belle … Je change de carapace » (Arthur H)
Le cadre du carnaval ajoute une dimension de liberté totale et de débauche à l’histoire. Cette période de fête, où les règles sont temporairement suspendues, est illustrée par la scène de bal à Paris, où tout est permis et où chacun peut se livrer à toutes sortes d’excès, comme l’inversion des genres. Ainsi, le choix d’habiller les hommes de tutu tout en gardant leur tire-chaussettes, ajoute une touche de satire et ridiculise encore un peu plus la gent masculine. Les costumes élaborés et exubérants créent une atmosphère à la fois festive et éphémère.

Les six danseurs et danseuses apportent une dynamique supplémentaire à la mise en scène soulignant la transformation et l’ambiguïté des rôles de genre, ballerines barbues ou toréadors en bustiers et talons.
« Je veux mourir sur scène » (Dalida)
Seule sur le plateau, vêtue de sa simple nuisette, Violetta meurt de solitude, rejetée de tous. Alfredo et son père, aux abonnés absents, chantent des coulisses tels des fantômes venus hanter son délire. Ce parti pris est cependant tout à fait cohérent, d’une grande intensité grâce à la prouesse de l’interprète. Dans un dernier sursaut, elle n’oublie pas qu’elle est une actrice, se relève et salue son public … les hommes, ceux qui l’ont réduite à néant, venus applaudir sa mort. Pour ce tour de chant, une poupée venue d’Europe centrale fait ses grands débuts en France et ne laisse pas de porcelaine l’auditoire.
Darija Auguštan excelle dans le rôle-titre, complètement imprégnée du personnage. Son chant brillant aux aigus faciles et lumineux, sa puissance expressive avec des mediums profonds, et sa colorature précise s’associent à une aisance scénique. Son interprétation bouleversante, à son paroxysme dans la romance « Addio, del passato », en fait une Traviata convaincante explorant les différents aspects du personnage, de sa vivacité et de sa sensualité à son sens poignant de l’isolement et de la solitude.

Autour d’elle gravite une belle bande de s****ards avec à sa tête Germond, le père, interprété par Dyonisos Sourbis. Sa performance est aussi glaciale qu’inébranlable. Hypocrite et inhumain, son personnage est marqué par une voix monochrome, puissante et timbrée, fortement vibrée mais dépourvue de nuances, traduisant une absence totale de compassion. Il se permet même de tripoter sa proie jusqu’à la narguer avec une nuisette à la main ! Pas encore de #BalanceTonPorc pour dénoncer ce gougeât.
- Francesco Castoro incarne Alfredo avec une voix sonore et veloutée. Sa technique, puissante et maîtrisée répond aux exigences musicales du rôle, exprimant à la fois la passion amoureuse et le machisme du personnage, toutefois sans réelle personnalité et sous l’emprise paternelle.
- Se joignent à eux le baron Douphol, un rival crédible interprété par Gagik Verdanyan, le fringuant Marquis d’Obigny (Stavros Mantis), le pétulant vicomte Gaston de Létorières (Carlos Natale) et l’abjecte docteur Grenvil confié à la basse pourvue de graves intenses de Jean-Vincent Blot.
- Pour terminer cette distribution, Flora prend les traits de Joséphine Baker (léger décalage temporel) interprétée par Aurore Ugolin de sa voix colorée et son jeu scénique enjoué. Le rôle d’Annina revient à Marie-Bénédicte Souquet qui, malgré une voix un peu fluette, assure le rôle avec conviction.
- Sans oublier le chœur d’Angers Nantes Opéra en grande forme pour représenter cette bourgeoisie étriquée que dénonce la metteure en scène.
Et l’orchestre ?
Laurent Campellone dirige l’Orchestre National des Pays de Loire avec détermination.
Dans l’ensemble, l’orchestre a manqué de souplesse et de relief, et les tempi étaient souvent trop lent, ce qui a nuit à la fluidité de certains airs. La gestion des équilibres entre les pupitres étaient aussi inégale, avec des vents trop présents qui couvraient par moment les chanteurs.
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Malgré ces faiblesses, des moments de grâce ont émergé grâce à une texture plus claire et aérée, un souci plus constant des nuances, de la ligne mélodique, des accentuations, notamment dans le dernier acte.
Un public conquis applaudit longuement, et ovationne plus intensément la jeune soprano croate.
Tout en fredonnant « Balance ton quoi … » de la chanteuse Angèle, nous quittons l’opéra, croisons quelques fêtards attardés en cette période de Carnaval et admirons les camélias en fleurs sur le chemin du retour.

