COMPTE-RENDU – La pianiste Marie-Ange Nguci, le chef Emmanuel Villaume et l’Orchestre National Bordeaux Aquitaine (ONBA) ont enchanté le Vendredi Saint à l’Auditorium de l’Opéra de Bordeaux.
Le Vendredi Saint, les villes d’Allemagne et des Pays-Bas programment une Passion de Bach, selon saint Jean ou saint Matthieu suivant les années. Le programme de l’Orchestre National Bordeaux Aquitaine paraissait, lui, tout à fait profane en ce jour mais toute musique n’a-t-elle pas une dimension spirituelle voire sacrée ?
Saints des Saints
Wagner ouvre le concert mais au lieu de L’Enchantement du Vendredi Saint du 3e acte de Parsifal, il s’agit de Siegfried Idyll, conçue comme cadeau à son épouse Cosima, fille de Liszt : l’amour profane s’oppose à l’amour sacré, si l’on en croit le tableau du Titien… Les cordes sont effectivement très sensuelles mais les bois sont diaphanes et Emmanuel Villaume conduit l’œuvre presque religieusement. Certains chefs dirigent avec les yeux, les siens ne quittent la partition que brièvement mais ses grandes mains emmanchées de longs bras transmettent à l’orchestre la musique qu’il a dans la tête sans la moindre équivoque.
Emmanuel Villaume a enregistré un superbe CD « Nessun Dorma » avec l’ONBA, le Chœur de l’Opéra National de Bordeaux et le ténor Pene Pati chez Warner Classics (notre compte-rendu) :
Vient ensuite l’abbé Liszt mais il ne s’agit pas du Via Crucis ! Le 2e Concerto pour piano a certes été ébauché à Rome mais bien avant que Liszt n’y reçoive les ordres mineurs, en 1865.
Malgré sa brillante carrière internationale, la pianiste franco-albanaise Marie-Ange Nguci, née en 1997, sait aussi bien faire chanter les touches que déployer une virtuosité transcendante sans que l’auditeur perde la moindre note. Contrairement aux concertos de Chopin, l’orchestre a une très grande importance dans ce concerto que Liszt qualifiait de « symphonique ». Toujours à l’écoute, Marie-Ange Nguci, remarquable chambriste, accompagne merveilleusement le thème qui passe au cor, au hautbois et bien sûr au violoncelle, magnifié par la sonorité royale d’Angèle Legasa.
À voir également : L’interview perchée de Marie-Ange Nguci
Marie-Ange Nguci dédie son bis à la mémoire de celui qui fut son maître au Conservatoire National Supérieur de Paris, Nicholas Angelich, trop tôt disparu, précisément le 18 avril il y a trois ans. Entre les gouttes irisées des Jeux d’eau à la Villa d’Este, elle exalte une mélodie qui prend une dimension spirituelle, justement celle que Liszt déclare inspirée par un passage de l’Évangile selon Saint Jean.
Nicholas Angelich dans un autre extrait des Années de pèlerinage de Liszt :
Le programme officiel s’arrête sur la Symphonie en ut majeur composée par Bizet à 17 ans. Par la vitalité de l’Allegro initial, l’exaltation du Scherzo et l’euphorie du mouvement perpétuel final, toutes remarquablement exprimées par l’ONBA, elle évoque plus la joie de la Résurrection que l’agonie du Christ en croix. Et elle contient dans son Adagio une cantilène que les hautbois de Dominique Descamps et Natalia Auli Morales déroulent sans rupture avec une pureté céleste. Après un unique Te Deum de commande, Bizet délaissa la musique religieuse mais La Toupie extraite de ses Jeux d’enfants offerte en rappel n’évoque-t-elle pas le mysticisme des derviches tourneurs ?

