DISQUE – Chez Aparté, Les Talens Lyriques et Christophe Rousset poursuivent leur cycle consacré à Salieri, avec une œuvre dans la pure tradition du XVIIIème siècle, où farce et réflexion politique vont de pair.
Après Les Danaïdes (pour le Palazzetto Bru Zane), Les Horaces, Tarare et Armida, Les Talens Lyriques poursuivent leur exploration du répertoire lyrique de Salieri, dans une satire mordante des arcanes du pouvoir.
Sous les feux des projecteurs
Les trois tragédies lyriques de Salieri, enregistrées par Christophe Rousset pour Aparté, avaient mis un coup de projecteur évident sur un compositeur dont on redécouvrait le sens dramatique et les qualités musicales. Tarare avait notamment rappelé que la critique politique n’était pas absente de son œuvre, souvent cantonnée à celle d’un obéissant musicien de cour, lisse et loin de son génial contemporain Mozart. Avec Cublai, l’esprit des Lumières souffle à plein régime, car derrière l’humour et les codes de la commedia dell’arte se dessine une critique grinçante d’un despote – à tel point que la création de l’œuvre fut annulée, car trop sensible par rapport à la situation politique. Chacun reconnaîtra, derrière ce grand khan violent, inique et parfaitement bouffon, qui il voudra ; toujours est-il que la pure comédie et son parfum oriental ne cherchent même pas à cacher la critique du pouvoir, et l’espoir d’un monde gouverné par des souverains éclairés.
Les feux de l’amour
Ainsi, le Khan Cublai est trompé par tous ceux qui l’entourent : Memma et Bozzone, deux aventuriers italiens, s’amusent à ses dépens ; le sombre Posega conspire à l’évincer ; et voici que l’héritier Lipi est un jeune homme parfaitement ignorant, et qui n’a semble-t-il pas la lumière à tous les étages… Arrive heureusement le couple Timur/Alzima, parfait représentant de l’opéra seria, et dont l’amour sera le seul véritable enjeu dramatique ; car Salieri s’amuse à superposer les registres, à créer une musique toujours surprenante, allant du grand air amoureux aux rengaines enfantines de Lipi. Les ensembles ne sont pas les plus réussis dans cette partition un peu inégale, et c’est là que le disque trouve ses limites – car les représentations scéniques permettent probablement d’atténuer les faiblesses musicales. Les airs sont en revanche efficaces, caractérisant d’emblée les personnages, et on passe un très bon moment, à des années-lumière de l’image austère injustement attribuée à Salieri, avec juste ce qu’il faut d’émotion dans les scènes plus touchantes entre les deux amants.
Les feux de la rampe
Cet enregistrement bénéficie d’une distribution pleinement convaincante, homogène, et dont le choix des timbres permet une identification immédiate des protagonistes. On mentionnera plus particulièrement le Cublai de Mirco Palazzi, le Posega d’Äneas Humm et l’Alzima de Marie Lys, particulièrement expressifs dans leur incarnation dramatique et vocale. Il y a du théâtre dans ce disque, aussi bien que du beau chant ; et dès l’ouverture, Les Talens Lyriques sous la direction de Christophe Rousset révèlent une œuvre bouillonnante, surprenante, mi-farce mi-drame, et qui ne s’interdit aucune absurdité. Voilà une nouvelle facette de Salieri sortie de l’ombre, servie par un orchestre impeccable, comme dans l’ensemble des enregistrements qu’il a consacrés au compositeur.
Une affaire à suivre, on l’espère, car Salieri n’a sans doute pas révélé toutes ses surprises, ni jeté ses derniers feux.
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Pourquoi on aime ?
- Parce que l’œuvre est inédite et surprenante.
- Parce que le livret de Casti est un modèle de théâtre politique des Lumières.
- Parce que l’ensemble des musiciens défendent l’œuvre et en font un objet de théâtre.
C’est pour qui ?
- Ceux qui ont aimé Tarare, qui retrouveront une œuvre de la même veine.
- Peut-être pour des auditeurs déjà familiers de Salieri, car pour une première approche du compositeur, cet opéra n’est peut-être pas le plus marquant.

