AccueilA la UneRobinson Crusoé d'Offenbach aux Champs-Élysées, entre SDFs et cannibales capitalistes

Robinson Crusoé d’Offenbach aux Champs-Élysées, entre SDFs et cannibales capitalistes

OPÉRA – Au Théâtre des Champs-Élysées, la nouvelle production du Robinson Crusoé d’Offenbach réunit Marc Minkowski à la direction musicale, Laurent Pelly à la mise en scène, Les Musiciens du Louvre en fosse et le chœur accentus très impliqué dans les transformations scéniques. Les rôles principaux sont portés par Sahy Ratia (Robinson), Adèle Charvet (Vendredi), Julie Fuchs (Edwige) et Laurent Naouri (Sir William Crusoé).

Il y a des soirs où Offenbach se retournerait dans sa tombe… pour mieux applaudir.
Le Robinson Crusoé servi par Minkowski et Pelly fait partie de ces miracles déraisonnables : explosif, contrasté, hilarant, prêt à tout, même à propulser le célèbre naufragé au beau milieu d’une Amérique peuplée de Trumps miniatures.

Premier décor : maison-témoin à la Wes Anderson – carrés parfaits, famille aussi

Laurent Pelly ouvre le bal avec un dispositif millimétré : une scène carrée, découpée en cases — salon, cuisine, salle à manger, couloir — comme si quelqu’un avait décidé de tourner Robinson Crusoé dans une maison Barbie-modèle 1950, parquet assorti à chaque pièce, couleurs pastel (verts, jaunes, bleus), chorégraphies au cordeau, mini plateau tournant réglé au laser. L’ensemble respire la famille parfaite, ambiance « English dream » des Trente Glorieuses.

Et c’est précisément ce cocon que Sahy Ratia, impeccable Robinson, quitte brutalement. Comme tous les héros d’Offenbach, il part avec plus d’élan que de préparation — mais honnêtement, quand on voit à quel point tout est trop parfait autour de Sir William Crusoé (formidable Laurent Naouri), on comprend qu’il veuille respirer un peu.

Robinson Crusoé par Laurent Pelly (© Vincent Pontet)
Deuxième décor : irruption des SDF, tentes, gratte-ciels de verre

Tout ce confort se fracture soudain. Des tentes de SDF envahissent l’espace, des silhouettes errantes s’installent entre les murs en formica, et un horizon de gratte-ciels en verre surgit au fond. Parmi ces silhouettes, Robinson lui-même apparaît désormais à la dérive dans cet espace urbain de plus en plus dur. La transition est si brutale qu’on cligne des yeux : Bienvenue dans un monde où les années d’absence de Robinson sont devenus béton, néons et précarité.

L’effet n’est pas seulement scénique : il installe déjà l’idée que l’aventure ne se passe pas sur une île exotique, mais dans des États-(dés)Unis métaphoriques, où tout ressemble à un documentaire Arte sur les inégalités du capitalisme.

Robinson Crusoé par Laurent Pelly (© Vincent Pontet)
Adèle Charvet arrive en SDF et en état de grâce

La surprise principale vient de l’arrivée d’Adèle Charvet, qui incarne le personnage de Vendredi et surgit comme une jeune SDF. Ironie ultime : une annonce avant le spectacle prévenait qu’elle était souffrante… mais sur scène, rien n’en laisse la moindre trace. Elle irradie avec une magie vocale presque insolente, une humanité captivante, et une aisance scénique déconcertante.

Robinson Crusoé par Laurent Pelly (© Vincent Pontet)

Sa relation avec Robinson est d’autant plus touchante que, plus tard, ils parlent espagnol ensemble dans un pays visiblement américain… ce qui déclenche UNE question que personne n’ose poser : Robinson et Vendredi seraient-ils, en fait, deux immigrés d’Amérique latine en fuite, recherchés par les services de l’immigration ? Si le chef des « cannibales » avait sorti un badge, on n’aurait pas été surpris.

Robinson Crusoé par Laurent Pelly (© Vincent Pontet)
Casser le quatrième mur, façon Offenbach

Le public devient régulièrement complice : chorégraphies dirigées vers lui, regards caméra imaginaires, clins d’œil scéniques… L’opéra se transforme en machine méta : le belcanto regarde le spectateur droit dans les yeux pour lui dire « tu suis ? », et honnêtement : oui, on suit, on court même.

Troisième décor : Capitalisme cannibale, néons, gilets fluo et… une invasion de Trumps

La suite est un feu d’artifice de folie. Ici, pas de sauvages en plumes : Pelly invente une chaîne de cannibalisme capitaliste, avec employés portant crocs fluo, lignes de production, et surtout trois immenses lettres EAT qui clignotent au rythme de l’orchestre.

Robinson Crusoé par Laurent Pelly (© Vincent Pontet)

Les néons s’allument en synchronisation avec les crescendos de Minkowski — un vrai bonheur pour les amateurs de kitsch intelligent.

Une horde de Trumps envahit même la scène : de toutes tailles, cravates rouges, sourire carnassier, tignasse jaune, la totale. Ils exécutent la danse du rallye, parfaitement indécents, parfaitement hilarants (de quoi déclencher les tweets les plus outrés).

Julie Fuchs (Edwige) manque même d’être dévorée par les Trumps avant d’être sauvée in extremis par Vendredi. C’est absurde, c’est satirique, c’est Offenbach devenu South Park.

Les Musiciens du Louvre adorent pour leur part les montagnes russes : crescendos implacables, nuances extrêmes, énergie déployée à pleine puissance. Parfois, oui, ça frôle l’excès ; parfois, l’équilibre vacille. Mais jamais cela n’empêche la voix de passer — et dans Offenbach, c’est une règle d’or peut-être aussi importante que la magie de ce répertoire : on ne s’ennuie pas une seconde, chaque décor apporte sa trouvaille, son risque (parfois un peu incohérent, mais assumé), son gag ou son clin d’œil politique.

L’impression générale ? Une forme réussie de renouvellement, pensée pour tout public, sans trahir Offenbach mais en osant tout — vraiment tout.

À Lire également : le compte-rendu Ôlyrix

Le public, d’ailleurs, adore. Il applaudit longuement, et obtient un bis rapide du thème principal après les saluts.

L’inverse d’un naufragé pour ce Robinson !

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