AccueilA la UneExaltation à deux temps : Sasha Waltz à La Monnaie

Exaltation à deux temps : Sasha Waltz à La Monnaie

DANSE – La Monnaie de Bruxelles ouvre sa saison avec Beethoven 7, un diptyque percussif qui questionne notre rapport à l’exaltation.

La chorégraphe Sasha Waltz sait préparer ses effets. Le spectacle s’intitule Beethoven 7 : on sait la musique sublime et la danse prometteuse. Mais l’œuvre est construite comme un diptyque, deux blocs séparés par un entracte dont l’opposition organise toute la dramaturgie. Entre eux, ce sont moins les époques que les régimes de perception qui changent. Et pour atteindre Beethoven, il faut d’abord traverser Freiheit/Extasis de Diego Noguera, une quarantaine de minutes durant lesquelles Waltz semble tester les limites de l’attention du spectateur. Tout commence pourtant dans une étrange lenteur, sur une musique qui se construit dans la ligne. Dans la fumée apparaissent des formes difficilement identifiables, mi-humaines, mi-reptiliennes, comme les premiers habitants d’un monde encore en formation. Les corps semblent suspendus, porteurs d’un langage primitif ou interstellaire.

2026 ou l’Odyssée de l’espèce

Progressivement, quelque chose s’organise. Les corps composent des gestes reconnaissables et de cet alphabet physique émerge un organisme collectif. L’imaginaire glisse alors du protozoaire vers la science-fiction, entre réplicants de Blade Runner et créatures prométhéennes découvrant le monde. Les lumières sculptent la scène tandis que la partition électronique de Diego Noguera s’épaissit par strates successives. À mesure que les danseurs semblent gagner en conscience, les basses, les pulsations et les décibels montent. Couleurs, fumées et faisceaux accompagnent cette saturation jusqu’à encercler le public de cris et de bruits diffusés en stéréo. Sous une lumière rouge radicale, les basses deviennent physiques. Rave, guerre et expérience sensorielle se confondent : le spectateur ne regarde plus seulement le spectacle, il en éprouve le système nerveux.

© Sebastian Bolesch
Une modernité en quête d’exaltation

C’est là que cette première partie devient particulièrement intéressante. Waltz ne se contente pas de produire de l’intensité, elle en interroge la nécessité. Que faut-il aujourd’hui pour retenir notre attention ? Jusqu’où pousser le son, l’image et le mouvement pour que nous ayons encore l’impression de ressentir quelque chose ? Dans une culture saturée de sollicitations, Freiheit/Extasis devient presque une expérience sur notre manière contemporaine de consommer les sensations, avec une exaltation qui séduit autant qu’elle nous pousse à nos limites. La transe percussive, techno reste donc ambivalente : elle exalte autant qu’elle épuise. Plus le spectacle avance, plus le public est sollicité jusqu’à rendre, paradoxalement, son attention absolue.

Sasha Waltz affûte les sens en les saturant. À la fin de cette première partie, elle a construit un présent extrêmement dense, électronique et hypertrophié dont il devient difficile de sortir. L’entracte prend alors tout son sens. Il ne sépare pas simplement deux pièces musicales. Il marque le passage entre deux régimes du temps et prépare un renversement beaucoup plus troublant : après avoir poussé notre présent sensoriel jusqu’à ses limites, Sasha Waltz nous ramène soudain plus de deux siècles en arrière, vers Beethoven.

« L’homme véritablement authentique est-il un esclave de son environnement ou un être libre ? » – Journal intime de Beethoven. 1812

Et qu’est-ce que la danse libre aujourd’hui ?

La construction rappelle, dans un registre très différent, Irréversible de Gaspar Noé. Le film utilise la même symphonie et remonte lui aussi le temps, depuis l’ultraviolence saturée jusqu’à la plénitude qui précédait la catastrophe. Chez Noé, ce mouvement transforme le passé en objet de nostalgie puisque le spectateur connaît déjà sa disparition. Waltz inverse autrement le présent : après la saturation, elle remonte vers Beethoven pour ramener le spectacle à une forme d’épure, presque à ce qui fonde la danse elle-même : des corps maîtrisés qui se meuvent en rythme.

À Lire également : Beethoven, d’hier… et furieusement vivant à La Seine Musicale
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