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Sur les multiples pistes des Sauvages

DISQUE – En 1725 au Théâtre Italien à Paris, Jean-Philippe Rameau assiste à l’exhibition de deux Indiens d’Amérique, « deux sauvages venus depuis peu de la Louisiane, grands et bien faits » selon un écho de l’époque. Ils portent des coiffes et des arcs, fument le calumet de la paix, puis miment la guerre et dansent la victoire. Ces Iroquois ignoraient qu’ils entamaient un grand voyage à travers le temps qui allait marquer la musique française.

Trois ans plus tard, Rameau publie un rondeau pour clavecin nommé Les Sauvages. Il a pour refrain une marche plutôt virtuose aux harmonies simples, où le tambour est présent mais dissimulé. Les couplets sont par contraste mélodiques et subtilement harmonisés. Ils ont des points communs avec le refrain – comme si la pièce portait en elle ses transformations futures.

Ces Iroquois cheminent : en 1735, le deuxième opéra de Rameau, Les Indes Galantes, est critiqué. En réponse, il ajoute une « entrée », un acte, qui se passe aux Amériques et met en scène des Indiens qui fraternisent avec les Européens lors d’une Danse du grand Calumet de la Paix : c’est la pièce pour clavecin orchestrée, jouée d’abord seule, puis reprise pour accompagner un duo et un chœur intitulés Forêts paisibles. Succès !

Un tube est né, et comme d’autres airs d’opéra de l’époque, il va connaître d’innombrables transcriptions, parodies et variations. C’est de ce corpus que le flûtiste, hautboïste et chef d’orchestre Hugo Reyne a fait un disque, entouré des Musiciens du Soleil, la très belle troupe de chanteurs et d’instrumentistes que quarante années de carrière sur les sommets du baroque lui ont laissé le temps de rassembler.

Ceux qui espèrent une réflexion critique sur l’ethnocentrisme et le colonialisme que le titre Les Sauvages recèle ne resteront pas sur leur faim : dans une notice fort intéressante, Hugo Reyne entend dans les paroles de Forêts paisibles l’opinion qu’on ferait mieux de laisser tranquilles ces peuples qui vivent avec des mœurs simples au plus près de la nature : « Grandeur, ne viens jamais offrir tes faux attraits… jouissons dans nos asiles ».

C’est pourquoi le disque s’ouvre sur Ho, ho, watanay, une berceuse iroquoise, avant de faire entendre la scène d’opéra (avec Maya Villanueva et Pierre-Louis Agondjo) et la pièce pour clavecin mentionnées ci-dessus. L’exploration de leurs métamorphoses peut alors commencer, mais plus nos Sauvages progressent dans le 18e siècle, plus leur piste se subdivise et conduit vers des contrées diverses, quoique toujours riantes et riches.

Apparaissent ainsi : des exercices fort réussis de virtuosité violonistique à la française, défendus avec brio par Stéphan Dudermel et Ugo Gianotti ; deux cycles de variations pour clavecin que Yannick Varlet fait briller de mille feux ; les parodies paillardes et anticléricales de Charles Collé, culs-bénis s’abstenir ; un cantique sur le même air : si son auteur connaissait ces parodies, alors c’était un sacré coquin ; une ouverture où la Révolution et le romantisme pointent déjà leur nez : on est en 1786, nos Iroquois, et avec eux la musique baroque, vont pénétrer dans une longue la nuit.

Ils traversent deux siècles sans se perdre et c’est en Amérique qu’ils refont surface, un retour aux sources inattendu ! La version d’Anthony Saint-Pierre (né à New-York en 1956), qui là-bas s’intitule The Peace Pipe, est délicieusement jazzy. Pour finir, les nouvelles variations très convaincantes de l’Allemand Anselm Breuer (né en 1980) nous rappellent que le temps est cyclique – ou bien que ces Indiens qui bondissaient au Théâtre Italien possédaient le pouvoir magique de l’abolir.

C’est pour qui ?

  • Pour les Iroquois, auxquels ce disque doit tout et rend hommage
  • Pour les amateurs de musique française du monde entier
  • Pour les fans d’Hugo Reyne et de ses compères talentueux

Pourquoi on aime ?

  • Pour le programme original et bien pensé, fait d’œuvres parfois pittoresques et souvent très belles
  • Pour les interprétations vivantes, « historiquement informées » mais sans se prendre au sérieux
  • Parce que ces découvertes instruisent tout en se délectant et s’amusant
À Lire également : Les Indes galantes version hip-hop à Bastille, "Les Sauvages" à la Fashion Week
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