COMPTE-RENDU – Il y a les interprètes qui donnent l’impression de prendre des risques, et ceux chez qui la difficulté semble avoir été éliminée avant même la première note. Face à l’Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo dirigé par Bertrand de Billy à l’Auditorium Rainier III de Monaco, le violoncelliste Truls Mørk appartient sans doute à la seconde catégorie. Dans Tout un monde lointain de Dutilleux, il pousse la maîtrise si loin qu’elle finit paradoxalement par se faire oublier.

Rien ne dépasse
Chez Mørk, le détail n’est jamais un détail. Chaque attaque, chaque nuance, chaque transition semble avoir sa place, avec une rigueur perceptible jusque dans les passages les plus suspendus. Pourtant, rien ne donne le sentiment d’un jeu calculé. C’est même tout l’inverse : plus le contrôle paraît absolu, plus le geste semble naturel.

Tout un monde lointain trouve alors un interprète qui sait habiter cet espace. Le violoncelle explore davantage qu’il ne s’impose, et Mørk bénéficie d’une place considérable. Cette disposition permet de suivre pleinement la précision de son jeu, jusque dans les infimes variations de son et de phrasé.
Cette maîtrise apparaît peut-être encore plus clairement lorsqu’il revient en bis sous les longs applaudissements du public. Rien ne vient alors détourner l’écoute : le son, la tenue de la phrase et le contrôle du détail se retrouvent complètement exposés. Et c’est précisément dans cette simplicité que son jeu paraît encore davantage mis en lumière.

Contrôler l’explosion
Là où Mørk réduit presque la musique à l’échelle de la note, Daphnis et Chloé impose l’inverse : il faut désormais contrôler une masse entière. Bertrand de Billy dispose d’une matière orchestrale autrement vaste, faite de couleurs, de ruptures, de superpositions et de contrastes. L’Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo peut alors prendre toute la place qu’il avait laissée au violoncelle et déployer une expressivité beaucoup plus collective. La complexité de Ravel ne vient jamais figer cette énergie. L’orchestre respire, enfle, se contracte puis éclate, avec cette impression constante qu’il faut maintenir ensemble une matière qui pourrait à tout moment déborder. Et elle finit presque par le faire.

Au cœur de cette tension, une corde du troisième violon cède en pleine exécution. Pas d’arrêt, pas même une seconde d’hésitation visible : la musique continue. Le public, très réceptif tout au long de la soirée, applaudit largement cette traversée entre deux conceptions presque opposées de la maîtrise. Mørk la cherche dans le détail, jusqu’à faire disparaître l’effort ; cet orchestre la trouve chez Ravel, dans la capacité à contenir une force qui semble vouloir s’échapper.
Jusqu’à ce qu’une corde, elle, décide réellement de lâcher.
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Photos © Manuel Vitali – Direction de la communication

