DANSE — Le Ballet de Bâle investit l’Opéra Royal de Wallonie-Liège avec cinq pièces réunies sous le titre Dark Matter puis Le Spectre de la rose, six chorégraphies de Marco Goecke qui font de la précision, de la ligne et du signe un principe de confrontation.
Barbara, Nina Simone, Ravi Shankar, Lady Gaga, Johnny Cash et Carl Maria von Weber… La première soirée de danse de la nouvelle saison de l’Opéra Royal de Wallonie-Liège commence là où on ne l’attend pas forcément.
Le rideau se lève avant même que les applaudissements ne retombent. Dans l’obscurité, un corps émerge sur la voix enregistrée de Barbara, mû par une gestuelle d’automate. La faible lumière fragmente le mouvement, le fait apparaître par saccades et laisse dans l’œil une forme de persistance visuelle et stroboscopique. Comme à 25 images par secondes, les mouvements de bras se prolongent dans l’espace, rappelant les effets produits autrefois par les danse serpentine de Loïe Fuller et ses longs voiles, ou les pistolets photographiques d’Etienne-Jules Marey.

Le corps pour matière
Les corps très dessinés, musclés et extrêmement précis accrochent le peu de lumière disponible et prennent presque une dimension sculpturale. Il faut alors décoder ce que l’on voit. Le corps devient signe, dessin, ou même idéogramme. L’écriture est extrêmement contenue et rien ne semble laissé au hasard. Les bras vibrent, les mains s’agitent à une vitesse insaisissable, les épaules et les torses se contractent. Le geste est sec, nerveux et maîtrisé.
Les effets d’ensemble s’offrent aux millimètres, portés par les efforts solitaires, les regards échangés entre danseurs.
Du côté de la fosse, la maîtrise reste de mise. Si la première partie du spectacle est diffusée par enregistrements sonores successifs, l’Orchestre de l’ORW offre pour Le Spectre de la Rose un élan musical de grand ballet intemporel sous la direction de Matteo dal Maso.
Les cinq pièces réunies sous le titre Dark Matter parcourent près de vingt ans de création musicale et malgré l’éclectisme, Goecke conserve une grammaire immédiatement reconnaissable. Le mouvement accompagne parfois la musique mais s’en détache aussi, jusqu’à sembler presque hors sujet. La danse devient alors moins une traduction qu’un sous-texte, un langage dont le spectateur ne possède pas toutes les clés. On pense aux playlists et aux morceaux choisis qui font l’intimité de chacun, ces musiques attachées à des moments précis de l’existence et dont la charge émotionnelle finit par dépasser largement leur seule écoute.

C’est là que Dark Matter trouve sa force : dans sa capacité à déjouer les attentes. Ni narration claire ni grâce constamment recherchée, ni distinction appuyée entre gestes masculins et féminins. Ce qui domine est une écriture resserrée, fondée sur l’efficacité du signe et traversée de véritables étrangetés visuelles, soulignée à la lumière sombre et à l’effort du corps.

Fokine, le spectre d’une révolution
En 2009, Goecke en propose une relecture plutôt qu’une reconstitution du Spectre de la rose de Weber, créé en 1911 par Michel Fokine pour les Ballets russes avec Vaslav Nijinski : il conserve le couple et la partition mais allonge la pièce, multiplie les spectres et impose son vocabulaire nerveux et resserré. Une liberté qui pourrait sembler radicale, mais après tout Fokine lui-même avait fait de la rupture avec les conventions du ballet le principe de son travail.
Les principes du « nouveau ballet » formulés par Fokine résonnent directement avec le travail de Goecke : inventer un vocabulaire propre à l’œuvre, substituer à la pantomime l’expressivité du corps entier, engager le groupe dans l’émotion et faire de la danse, de la musique, des costumes et du décor un ensemble cohérent.
Il ne s’agit donc pas de reproduire Fokine mais d’en poursuivre l’élan. Celui qui voulait libérer le ballet de ses conventions devient à son tour la matière d’une nouvelle transformation : Goecke ne conserve pas Le Spectre de la rose intact, il le confronte à son propre langage et à un corps contemporain, chose que Fokine aurait sûrement appréciée.

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