COMPTE-RENDU — Création du Festival d’Aix-en-Provence 2026, Accabadora, opéra de chambre en un acte de Francesco Filidei, trouve sous la direction de Lucie Leguay et dans la mise en scène de Valentina Carrasco la force d’un rituel entre catholicisme et paganisme sardes. Au-delà de la thématique du suicide assisté, l’œuvre montre comment une communauté tisse, dans la longue durée de la transmission, le fil fragile qui relie naissance et mort.
Un opéra ethno-musical
Lorsque le public prend place, le spectacle semble avoir commencé, depuis toujours. Une grande tapisserie en triptyque recouvre le mur de fond de scène, travaillée par des vieilles femmes aux cheveux blancs et vêtues de noir.

Plus qu’un décor, elle constitue la trame relationnelle du village. La scénographie est l’écrin d’un opéra ethnographique, un terrain auquel le public a directement accès. Vivre au sein de cet étroit groupe social consiste à entrer dans l’étoffe tissée par les anciens. Ses fibres épaisses, inégales, bouclées, concrètes, rappellent les peaux de moutons et la rudesse de la vie quotidienne des campagnes sardes. Les lumières rasantes sculptent cette matière rugueuse, ce relief méditerranéen, dans lequel chaque pli contient autant une histoire qu’une faille.
Tout commence pourtant par une naissance. Une sage-femme, Tzia, figure apportant la mort et la vie, accueille un nourrisson qui devient vite une petite fille, Maria. Il semble que l’« enfantisme », célébration de l’enfance, constitue un fil rouge de l’édition 2026 du Festival, dans sa dimension existentielle. Un rideau de fils dorés descend des cintres à l’avant-scène. Il est comme le symbole de l’entre-soi étroit de cette communauté du silence, dans laquelle, paradoxalement, chacun vit sous le regard de l’autre. Plus tard, les vignes suspendues, les champs de blé, les ateliers où travaillent les femmes, le socle où sont placés les malades ou les gisants composent une succession de tableaux reliés par le fil solide du livret et de la musique de Filidei. La scénographie de Valentina Carrasco et Mariangela Mazzeo évite tout folklorisme : elle montre les gestes du quotidien. On lave, on soigne, on console, on travaille la matière avec un grand cœur et des petites mains.

Une musique-matrice
Francesco Filidei incorpore la scène à la musique qui émane d’un deuxième terrain, celui de la fosse. Elle double, au sens couturier, les gestes dramatiques, les langages et les voix, sans tomber pour autant dans l’illustration sonore. Les textures s’affrontent souplement, comme à l’intérieur du son, entre lignes mélodiques continues et éclats pointillistes. Les percussions font des trous noirs dans l’ouvrage des cordes ; le célesta, les sonnailles, les chants d’oiseaux et le ressac enveloppent la scène d’une nature sacralisée. La fosse est comme une matrice que fait progressivement croître Lucie Leguay. Les voix sont le prolongement naturel du terrain, avec leur déclamation proche du recto tono, leur modalité primitive, leur polyphonie ramassée dans le grave, la prédominance des registres graves, la solennisation progressive du chant à la manière de l’organum. La langue produit directement cette matière sonore : le sarde conserve sa rugosité tellurique quand l’italien apporte une ligne plus chantante.

Perdre le fil
Dans cet univers, la figure centrale de la Tzia Bonaria incarnée par Noa Frenkel, au timbre de terre froide, gouverne les passages. Elle donne naissance, soigne, répare, accompagne la mort, entourée par une procession de pleureuses et de pénitents au masque de mort. Elle est la « dernière mère », figure opposée à la figure de madone de Victoire Bunel, mère du Nicola de Lodovico Filippo Ravizza. Autre figure féminine, celle de Rachel Masclet, qui fait grandir Maria comme dans les deux premières productions du Festival. Ici l’enfant renaît plusieurs fois au cours de l’œuvre, comme si chaque âge était la promesse d’une transmission plus fidèle. Parmi les autres voix du village, les personnages masculins se distinguent avec finesse, tandis que le chœur, aux résonances saisissantes, va au-delà de la narration. Il sonne comme une mémoire vive au sein d’une tradition orale. Les âmes des morts ne sont séparées que par le voile d’avant-scène des vivants. La dernière image est la chute brutale de la tapisserie centrale : la vie quitte son ouvrage, arrivée à son terme.
Accabadora évoque la mort depuis la vie, Filidei mettant la forme de l’opéra à l’ouvrage de la transmission, le passé à celui de la mémoire. Le public de l’intime Théâtre du Jeu de Paume, au plus près du terrain musical, met ses deux mains au long travail des applaudissements.

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