COMPTE-RENDU — Pour la première fois de son histoire, le Concours International George Enescu consacrait, ce jeudi 27 août 2026 à l’Athénée roumain, un concert entier à sa section Composition. Une excellente occasion d’y emmener quelqu’un qui ne connaît presque rien à la musique classique et encore moins à la création contemporaine — sans lui préciser ce qui l’attend :
Bienvenue dans la musique contemporaine
Il faut dire que l’entrée en matière ne ménage personne. Sous la direction de Marin Alsop, qui fait à cette occasion ses débuts en Roumanie, l’Orchestre National de la Radio roumaine plonge dans le Troisième Concerto pour piano, Fragments of Memory, de Zygmunt Krauze. L’œuvre explore le fonctionnement incertain de la mémoire : des souvenirs fragmentaires, tantôt nets, tantôt effacés, que le piano tente de reconstruire dans un discours volontairement discontinu. Krauze, lui-même au clavier, en devient ainsi le narrateur, au milieu d’un univers orchestral heurté et particulièrement saisissant.

Puis des cris surgissent. Autour de nous, plusieurs spectateurs se retournent vers un coin de la salle, cherchant visiblement l’activiste venu interrompre le concert. Fausse alerte : c’est Krauze lui-même qui crie dans un microphone. À chaque nouvelle intervention, ceux qui ne voient pas son visage recommencent à chercher l’origine du son. Mon voisin, lui, finit par observer l’orchestre avec suspicion. Face à un nouveau déferlement de distorsions, il se penche vers moi : « Les partitions des musiciens ne seraient pas à l’envers ? »

Une cloche peut tout changer
Forward Into Light de Sarah Kirkland Snider offre un terrain légèrement moins hostile. Les couleurs orchestrales restent puissantes, mais plus immédiatement saisissables. Mon accompagnant, lui, a surtout trouvé son repère : un percussionniste chargé de frapper une cloche avec un marteau. Chacune de ses apparitions provoque désormais le même sourire discret.

Urban Ocean de Steven Mackey calme encore le jeu, avec un discours plus sobre, avant que Clocks III de Doina Rotaru ne rende soudain son titre presque visible. Les pulsations et répétitions évoquent effectivement une mécanique d’horlogerie. Mais mon voisin ne regarde plus l’orchestre : devant nous, une spectatrice agite son éventail exactement au rythme de la musique, avec une régularité telle qu’elle semble hypnotisée par la partition.

Lorsque Doina Rotaru rejoint finalement la scène sous les applaudissements, un dernier détail achève le tableau : la compositrice porte un tee-shirt orné d’une montre.

Ne pas comprendre, écouter quand même
Cette soirée était pourtant placée sous une baguette experte : Marin Alsop, pionnière dans un métier longtemps masculin et première et seule cheffe à avoir reçu une bourse MacArthur, conduit l’Orchestre National de la Radio roumaine avec une précision qui rend ces quatre univers immédiatement distincts.

Dès 18h30, le foyer avait d’ailleurs accueilli les œuvres de jeunes compositeurs, travaillées pendant les masterclasses, malheureusement parfois sous le bruit des arrivées.

Mon accompagnant n’est probablement pas devenu amateur de musique contemporaine en une soirée. Mais il a cherché un activiste inexistant, surveillé un percussionniste, douté du sens des partitions et découvert qu’un éventail pouvait devenir métronome. Pour une musique réputée difficile d’accès, difficile de prétendre qu’il ne s’est rien passé.
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