COMPTE-RENDU — L’Orchestre et les Chœurs de l’Opéra de Lyon dirigés par Dmitry Matvienko, rejoints par une brochette de solistes talentueux, interprètent en concert au Théâtre des Champs-Élysées L’Amour des trois oranges de Prokofiev, promesse d’une soirée sur-vitaminée :
L’effet orange
Pour composer L’Amour des trois oranges, Prokofiev a dû en ingurgiter des litres, de jus d’orange, tant sa musique est vive et bondissante. L’opéra s’appuie sur un conte de fée inspiré de la commedia dell’arte et une pièce de Gozzi (auteur italien du XVIIIe siècle). Le tout passé dans un shaker et le résultat est un livret en français, loufoque, irrévérencieux et truffé de gags. Par exemple, le Prince est atteint d’une mélancolie incurable, empoisonné par une overdose de prose « extra-tragique » et de vers ennuyeux qui le fait cracher des rimes puantes.
À Lire également : Génération réenchantante, L’Amour des Trois oranges mis en scène en parallèle à Lyon
Vous avez dit orange?
À la personne de la sécurité demandant au public entrant s’il vient pour les trois oranges, il est possible de répondre à la sortie que la distribution en avait prévu davantage :
Une orange amère pour Le Prince mélancolique qu’interprète avec bonheur le ténor Linard Vrielink. Ses geignements, ses pleurs et finalement son rire déclenchent ceux du public tant il les investit avec humour. Si sa voix tend à s’alléger en registre mixte dans l’aigu, il propose un lyrisme développé dans le duo avec la princesse.
Le canard à l’orange est peut-être la recette que cherche désespérément Truffaldino pour faire rire le prince. En bouffon de la cour, le ténor Robert Lewis ravit par une théâtralité comique et une voix magistralement placée et puissante.
Des Oranges pressées pour Damien Pass en Léandre et Farfarello, ainsi que Lucie Roche, sa complice Clarice, tant ils le sont, pressés, de voir mourir le Prince pour que cette dernière prenne sa place. Le timbre du baryton repose sur un ancrage solide et des mimiques malicieuses. La voix de la mezzo-soprano en impose qu’elle soit de tête ou de poitrine et la chanteuse préserve un air mécontent et autoritaire.
Une Orange sanguine pour la sorcière Fata Morgana de Gabrielle Philiponet qui, dans sa volonté de nuire, parcourt les grands intervalles de la partition avec vigueur. Elle redouble d’intensité vibratoire lorsqu’elle proclame son anathème. Une sanguine également pour l’esclave Sméraldine de la mezzo-soprano Céleste Pinel qui déploie des aigus aussi assurés que sa volonté d’usurper la place de la princesse.
Une orange hors catégorie pour la cuisinière de Jean-Fernand Setti dont l’apparition déclenche l’hilarité. Seul personnage costumé outrageusement, il arbore une perruque de couleur… orange, bien sûr. Sa voix impressionnante de baryton basse est solide à l’instar de la louche avec laquelle il menace quiconque voudrait s’emparer des oranges.
Trois oranges douces, pour les princesses. Barbara Skora prête sa voix chaleureuse au rôle de la princesse Linette et Déborah Salazar est une princesse Nicolette sensible, au timbre émouvant. Giulia Scopelliti incarne la princesse Ninette, seule rescapée des trois, de sa voix aérienne au doux vibrato.
Carte orange
Personnage de jeu de cartes, archétype du monarque, le Roi de trèfle est interprété par le baryton basse Piotr Micinski qui ne s’économise pas quant à l’articulation du texte. Il rend idéalement les différents affects qui le traversent de sa voix chaleureuse et malléable.
Pantalon, son conseiller, revêt les traits et le dynamisme de Marc Mauillon. Son excitation drolatique s’appuie sur une diction parfaite et une vocalité limpide.
Si Daniel Mirosław en magicien Tchélio perd aux cartes, il ne perd nullement sa voix qui rayonne de mille feux dans une projection robuste.
Le maître de cérémonie, Cătălin Pop et le hérault David Rother font tous deux partie de la nouvelle promotion du Lyon Opéra Studio. Le premier dévoile une voix délicate de ténor et le second annonce l’histoire, de son timbre de basse vigoureux et de mimiques comiques.
Les Chœurs complètent avec panache la distribution vocale. Émergeant sur scène tels des polichinelles sortant de leur caisse, les voix sont lyriques et puissantes, dynamisant leurs parties qu’ils soit Tragiques, Ridicules, Comiques ou encore Têtes vides.
L’Orchestre de l’Opéra de Lyon révèle des talents hors pair pour cette partition exigeante. Les violons tricotent, les cuivres s’en donnent à coeur joie accompagnant la bouffonnerie, et les percussions sont à la fête, martelant le rythme avec vigueur. Le chef Dmitry Matvienko ne chôme pas lui non plus. Attentionné à la synchronisation avec les chanteurs, il assure les innombrables changements de tempo rendant toute son énergie à la musique de Prokofiev.
Le public clame son enthousiasme, saluant la performance des artistes dans cette œuvre emblématique du répertoire de musique russe. Vodka orange pour tout le monde !

