COMPTE-RENDU — À l’Opéra de Lille, Ewelina Marciniak signe une nouvelle production d’Alcina de Haendel et s’empare du drame avec une liberté scénique et une finesse musicale rare. Trois heures portées par une distribution engagée… et libérée !
Un danseur en talons, une pole dance éperdue pendant une aria : bienvenue sur l’île de la tentation, version Haendel. Composé en 1735 et inspiré de l’Orlando furioso de l’Arioste, Alcina ressemble déjà à une vraie télé-réalité baroque : une magicienne retient sur son île des chevaliers transformés en animaux, Ruggiero oublie sa fiancée Bradamante, laquelle débarque pour récupérer son promis, et les dramas s’enchaînent. Marciniak assume le brouillage des codes et fait exploser cette étrangeté dans un vocabulaire contemporain. Alors embarquons pour une soirée-plage mémorable, avec le kiff pour dress code.
Laissez-moi danser !
Sur la plage d’Alcina, ça se trémousse déjà : couleurs franches, lumières sculptées et danseurs prêts à assurer le show. Les costumes et la scénographie de Natalia Mleczak, portés par cinq danseurs omniprésents, donnent à la production son rythme et sa chaleur. La danse se trouve parfois légèrement en décalage avec la longueur d’onde musicale de l’ouvrage, mais l’engagement des interprètes emporte la soirée. Il ne manque plus que la maîtresse des lieux…

C’est qui la Queen ici ?
Drama incoming sur l’île : Morgana fait tourner les yeux des invités et menace même de voler la vedette à sa sœur. Il faut dire que Lilit Davtyan s’impose comme la vraie révélation vocale de la soirée : premier air d’une coquetterie lumineuse, coloratures souples et parfaitement articulées. Mais Alcina n’entend pas se laisser détrôner si facilement. Dans le rôle-titre, Karine Deshayes prend quelque temps à trouver sa pleine assise, puis se libère peu à peu : les aigus s’ouvrent, l’intonation triomphe dans les ornementations les plus périlleuses. Sur cette île de plaisirs, la tension ne retombe jamais vraiment.

Les invités prennent d’assaut le bar
Heureusement, les invités tempèrent les disputes avec des cocktails vocaux frais et variés. Adèle Charvet compose un Ruggiero plein d’engagement, à la voix charmante, aux coloratures finement articulées et à la technique solidement tenue. Jasmin White, en Bradamante, offre un timbre riche, c’est effortless et d’une respiration maîtrisée. Josh Lovell prête à Oronte un phrasé soigné et une voix légèrement cuivrée, tandis que Camille Chopin, Oberto, enchante par ses piano d’une rare douceur. Ces verres-là peuvent se reprendre sans modération : la soirée va pouvoir durer.

Une playlist baroque qui envoie du lourd
Pas de DJ sur la plage ce soir, mais Emmanuelle Haïm à la tête de son Concert d’Astrée sait parfaitement ambiancer l’île. Sa direction précise pose les tempos, tient les équilibres et laisse respirer les couleurs de l’œuvre. Tout circule en symbiose avec cet abandon collectif au plaisir des sens.

Et à la fin, pas de gueule de bois : seulement une série d’images et d’impressions en tête, le souvenir d’un danseur en talons, d’une débauche des possibles et d’une Alcina qui, lentement, s’est détachée du présent pour s’assumer pleinement. Il n’y a bien qu’une magicienne pour offrir cela.
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