DANSE – Au Grand Théâtre de Provence, la nouvelle création d’Angelin Preljocaj, Soulèvement, réunit une humanité de douze êtres qui dansent et manifestent sur la musique d’Irène Drésel. Ils se cherchent et se confrontent, dans la chute et le relèvement, la fragilité solitaire et la force collective, entre les deux pôles de notre Modernité que sont la liberté et la discipline.

Huile de coude et engrenages
Tout commence dans le noir, sur le moteur déjà présent et obstiné de la grande rumeur musicale. Sous la lumière indécise d’Éric Soyer, des êtres fragiles, tels des zombies, ploient sous la force du travail mécanique, avant de chercher à tâtons la direction du ciel. Leur bassin roule, leurs articulations ploient ; leur marche fait du sur-place. Mais bientôt, et par à-coup, leurs bras se tendent et s’étirent comme des antennes.

Les douze danseurs s’accordent avec la précision répétitive et hypnotique d’une horloge, calquant leurs gestes d’automates sur les beats électroniques, les bruits blancs et les graves d’outre-sol de la musique. Un grand Boléro, propre à l’ère numérique, se déploie, de séquence en séquence, avec ses irrésistibles crescendos et accelerandos corporels.

Les articulations mobilisées et malmenées mettent de l’huile de coude, à défaut de cœur, à l’ouvrage aliénant. Leurs corps-pistons, leurs corps-boulons, sont pris dans l’engrenage d’un taylorisme chorégraphique qu’amplifient les vidéos de Nicolas Clauss, avec ses représentations de rouages démesurés et de défilés martiaux. Les panneaux modulaires d’Adrien Chalgard enferment et libèrent tour à tour les danseurs, se transforment en reliefs avec lesquels se construisent les barricades et d’où naissent les émeutes.

Mécaniques célestes
Mais le vivant a toujours raison, une raison que la mécanique ignore. Les danseurs s’agrègent pour former des figures organiques, animales, palpitantes, de la chenille au papillon, que pigmentent les costumes d’Eleonora Peronetti. Ils se déploient en couples, trios ou quatuors, dont les portés et les entrelacements sont autant de manières d’être ensemble et de faire front commun.
La musique alors sait être discrète pour respecter les bruits d’un corps humain soumis à l’épreuve libératrice de la danse, avec ses souffles et ses chuintements de pieds. Un duo de danseurs, torse nu, s’enlace et lutte avec la pureté de la statuaire antique, dans un silence total.

Les danseurs prennent soin de ne pas fouler aux pieds les mots « justice », « love », « equity » tracés tels des tags sur le sol et qui ont le dernier mot.
Preljocaj confère ainsi au soulèvement, celui de la foule comme celui de l’âme, toute sa polysémie : geste chorégraphique, expression individuelle, mouvement de contestation collective. Il met en danse l’altérité et l’identité, l’artificialité et l’énergie vitale, selon une écriture de la répétition et de la rupture qui traverse l’ensemble de ses créations… toujours accueillies par une standing ovation, au Grand Théâtre de Provence.
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