COMPTE-RENDU — Pour célébrer son 40e anniversaire, le musée d’Orsay a vu grand en choisissant Preljocaj. Deux espaces, trois pièces et des images hypnotiques qui ne nous lâchent pas. On en ressort bouleversé et convaincu que Preljocaj est l’un des plus grands chorégraphes contemporains. Rarement une soirée dans un musée avait été aussi réussie.
Tout commence en 1987, quand le musée d’Orsay passe commande à un jeune chorégraphe encore peu connu du grand public : Angelin Preljocaj. De cette première rencontre naît Les Raboteurs, court-métrage chorégraphique inspiré du tableau de Gustave Caillebotte : une pièce fondatrice, qui scelle entre l’artiste et l’institution un lien artistique durable. Comme dans La Nuit au musée, on serait tenter d’imaginer avec amusement tous les tableaux du musée s’animer pour découvrir les créations du chorégraphe !
Preljocaj, le nouveau gardien de nuit ?
Plus de 35 ans plus tard, en 2024, à l’occasion de la grande rétrospective « Peindre les
hommes » consacrée à Caillebotte, le musée fait de nouveau appel à Preljocaj. Cette fois-ci, il choisit le tableau Homme au bain – un homme nu, de dos, saisi dans l’intimité de sa toilette – et en tire un duo pour deux danseurs, Hommes au bain.
Mais l’aventure ne s’arrête pas là. Pour la quatrième édition du Festival international de
danse de Tirana, en 2025, Preljocaj imagine le pendant féminin de cette exploration :
Femmes au bain, s’inspirant cette fois-ci des baigneuses de Degas. Deux pièces qui se font
face, se répondent et se confondent et que l’on a la chance de retrouver réunies sur la scène de l’Auditorium, comme les deux versants d’un même regard posé sur le corps et l’intime. Qui sait ? Le chorégraphe pourrait bientôt être engagé comme gardien de nuit !
Toilette mixte
Sur le plateau, deux hommes torses nus sous leurs costumes de ville, pieds nus. Ils se toisent, s’évaluent, s’apprivoisent puis se déshabillent entièrement. Ils se font face. Au sol, deux bassines d’eau. Ils entament leurs toilettes de façon synchrone et méthodique : laver, frotter, sécher. Un tabouret, une serviette, et ces gestes que l’on fait chaque jour sans y penser.
La nudité s’installe dans sa version la plus brute : frontale, charnelle mais pas sexualisée. La lumière sculpte les dos, les torsions musculaires, les bras, les jambes. Les mouvements,
d’abord bruts et presque secs, se font peu à peu plus lents, plus tactiles, comme si le corps
redécouvrait le soin qu’on lui doit. Rien d’ostentatoire : tout se joue dans la retenue, dans
cette concentration silencieuse que l’on met rarement à se laver. Ce qui se danse ici n’a rien d’exceptionnel et c’est précisément ce qui nous bouleverse. Se laver, s’essuyer, se rhabiller : dans ce rituel dépouillé de toute distraction, transparaît une vérité plus fragile. Le corps, si souvent ignoré, a besoin de soin, d’attention et de respect.

Puis, les hommes s’en vont et c’est au tour des femmes de faire leur toilette. Mêmes
gestes, même rituel. Et lorsqu’à la fin de chaque duo les danseuses s’enroulent la tête dans
leur serviette. On ne peut s’empêcher de penser à un autre tableau, celui des Amants de
Magritte, ces visages voilés qui disent l’indicible distance entre les êtres. Un peu plus loin, les sujets des tableaux de Degas observent avec un mélange de perplexité et d’admiration cette gracieuse imitation de leurs gestes…
Le génie de Preljocaj est de proposer une chorégraphie sensuelle où le réalisme des poses sublime l’anatomie humaine sans l’exhiber. On est saisi par la beauté de cette tâche quotidienne et par ces corps magnifiques qui se lavent. Ainsi, ce qui semble anodin devient, le temps d’une pièce, proprement bouleversant.

Boléro : les tableaux en parlent encore !
On se déplace ensuite dans la grande nef du musée d’Orsay pour assister au Boléro, extrait
de Gravité (2018). Au centre du plateau dressé au milieu des statues, les danseurs, vêtus
entièrement de blanc, forment d’abord deux cercles concentriques avant de se resserrer en
un cercle compact : une vague de corps en mouvement qui tourne et respire à l’unisson,
comme une seule matière irréelle mais bien vivante. Puis, le cercle se défait.

Et c’est là que tout bascule. Portée par des interprètes d’une technicité impressionnante, notamment des danseuses capables de tenir des équilibres à la limite du possible, la séquence atteint une intensité rare, hypnotique. On imagine alors les personnages du tableau Les Romains de la décadence de Thomas Couture (situé juste en face des danseurs) s’animer et assister, médusés, à ce prodige, les arrachant un instant à leur orgie. Car ces dix-sept minutes saisissantes nous autorisent à affirmer que l’on n’avait rien fait d’aussi grand avec le Boléro depuis Béjart. Mais bientôt, la lumière de l’aube transpercera la grande baie du musée, et les tableaux redeviendront immobiles, prêts à soutenir le regard de milliers de visiteurs…

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