COMPTE-RENDU — Ce soir-là, le Teatro Goldoni de Venise accueillait un spectacle de la 70e Biennale Musica. Programmer de la musique contemporaine dans l’un des plus anciens théâtres encore en activité de la ville : quelle drôle d’idée, songea Léonard Vierge en patientant.
À cinquante-sept ans, cet homme prétendait avoir « tout entendu » et vérifiait pourtant son billet pour la troisième fois. Ancien disquaire, collectionneur d’enregistrements rares et critique musical à ses heures, il reconnaissait Bach en quatre mesures, Morricone en trois notes et un troubadour au premier son de luth. Du moins le croyait-il.
Il s’était pourtant imposé une règle avant d’entrer : laisser ses certitudes au vestiaire, entre son chapeau et son léger mépris pour le programme à consulter en ligne, écrit tout petit. Le thème de la Biennale, Un Enfant du Son, l’avait intrigué. Mais retrouver une « écoute vierge » ? À son âge ? Il imagina qu’il faudrait davantage qu’un billet : peut-être un coton-tige métaphysique.
Puis Bach entra, sans entrer. Dans Mache dich, mein Herze, rein, le cor anglais prit la place de la voix et Léonard sentit le sol se déplacer d’un demi-centimètre sous ses souvenirs. Il connaissait l’air, bien sûr ; il en possédait neuf enregistrements, dont un « absolument indispensable » qu’il n’écoutait jamais. Mais ici, privé des mots, le chant semblait se souvenir de lui-même. La mélodie n’expliquait plus la purification du cœur : elle l’accomplissait, lentement, dans le souffle du bois et la patience des cordes.
Avec Erbarme dich, mein Gott, il attendit le retour familier de l’émotion. Mais le hautbois d’amour, le violon solo et les cordes arrivèrent par une autre voie. La plainte qu’il croyait connaître se déplia dans l’air, fragile et immense. Quelques larmes lui montèrent aux yeux. Léonard eut alors une pensée peu glorieuse : « J’espère que personne ne me regarde. » Puis une seconde, plus juste : « J’espère que tout le monde entend cela. »
Dans ces deux versions, ni vibrato ni effets démonstratifs, comme si le renouveau baroque n’avait jamais eu lieu. Pas de continuo volubile non plus : une interprétation sobre et dépouillée, qui lui rappela ses premiers émois musicaux d’adolescent au conservatoire.
La fugue à six voix de Bach, réinventée par Webern, acheva de déranger son petit musée intérieur. Le thème passait d’un instrument à l’autre comme une flamme discrète. Ce n’était plus une architecture contemplée de loin, mais une constellation qui s’allumait point par point. Cette interprétation douce, subtile et légèrement nostalgique, presque éthérée, le surprit : elle était bien loin de l’image austère de Webern, souvent réduit à son sérialisme dodécaphonique. Léonard comprit que la transformation ne trahissait pas l’œuvre : elle retirait la poussière déposée par l’habitude. La virginité d’écoute n’était donc pas l’ignorance ; c’était la grâce provisoire d’oublier ce que l’on sait.
Puis vint Morricone. Léonard découvrait non pas un autre compositeur, mais l’angle mort de celui qu’il pensait connaître. Le poème de Pasolini sur les Italiens (Gli italiani) y devenait matière sonore : accusation, mémoire blessée, voix collective et solitude.
Ils se superposèrent : Bach derrière Pasolini, Pasolini dans Morricone, Morricone face à un public venu avec ses habitudes et soudain privé de mode d’emploi.
Enfin, Chanters de Sarah Davachi fit surgir de très loin la voix de la Comtesse de Dia. Il imagina la trobairitz (femme troubadour) assise deux rangs devant lui, attentive à ce que huit siècles avaient fait de sa peine. Sa plainte intime, déplacée dans un monde sonore immense, ne perdait rien de sa vérité ; elle cessait seulement d’appartenir à une seule femme, à un seul amant, à une seule époque.
Quand le silence tomba, Léonard ne se précipita pas pour applaudir. Ce silence n’était pas un vide, mais la dernière mesure du concert : celle où la musique, ayant traversé les œuvres et les souvenirs, continuait sans instruments.
Dehors, Venise était la même, mais il ne l’entendait plus pareil. Léonard remit son chapeau et sourit. Il n’était pas redevenu enfant. Mieux : pendant plus d’une heure, il avait retrouvé l’enfance de son oreille, cet instant sans défense où le son ne confirme rien, ne prouve rien, et pourtant nous dépasse.
À Lire également : Mort (d’extase) à Venise

