COMPTE-RENDU — François-Xavier Poizat, entouré de visages familiers, présente à la salle Cortot son nouveau disque de transcriptions de Ravel, sorti chez Aparté. Et avec un tel nombre de visages et de transformations, c’est comme s’il avait un animal fameux à sa disposition :
Grand amoureux de Ravel (et probablement des caméléons ?), François-Xavier Poizat a déjà enregistré l’entièreté de l’œuvre du compositeur avec piano, chez le label Aparté. Ce nouveau disque Ravel Transcriptions vient donc clore cette épopée musicale, réunissant des pièces aux formations instrumentales diverses (pour deux pianos, flûte, voix, percussions). Ce soir, pour donner vie à cet album aux mille facettes, le pianiste invite Vyacheslav Gryaznov (piano), Héléna Macherel (flûte), Véronique Valdès et Brenda Poupard (mezzo-sopranos) : pour faire entendre un Ravel pluriel, dont les couleurs se transforment au gré des instruments et des interprètes.
On le voit, on le voit plus
La première métamorphose est consacrée au duo formé par Poizat et la flûtiste Héléna Macherel. Le son boisé et soufflé de la flûte se mêle à la sonorité ambrée et délicate du piano. Le motif, repris et transformé sous différentes formes, se fait tour à tour ouvert, joyeux, passionné ou même courroucé (mais où est-il passé ?). Les voix de Véronique Valdès et Brenda Poupard apportent ensuite deux couleurs bien différentes. La tessiture grave et poitrinée de Valdès offre une chaleur particulière au programme : son expressivité et son engagement dramatique donnent à son chant une belle présence. Malgré quelques fins de phrases manquant parfois de soutien, la puissance vocale est bien présente. Quant à la transformation, on n’y a vu que du feu !
Dans L’Indifférent, elle se fait plus douce et posée, laissant place à une mélodie intime et languissante. Brenda Poupard propose, quant à elle, une interprétation plus vive et théâtrale. La diction, moelleuse, accompagne une palette expressive chatoyante. Dans Trois beaux oiseaux du paradis, le vibrato, vivant et assumé, donne à la voix une liberté flottante. Comme vous le voyez (ou pas, du coup), ce caméléon a tendance à se fondre un peu partout : c’est un animal de compagnie assez capricieux.
Deux autres mains en renfort
La seconde partie du programme est consacrée aux transcriptions pour deux pianos, écrites de la main de Ravel ou de Vyacheslav Gryaznov pour la suite de Daphnis et Chloé. François-Xavier Poizat peut compter sur son collègue et ami pour retrouver l’animal facétieux, tant leur connexion saute aux yeux. La sonorité choisie par Poizat pour la Rapsodie espagnole est claire et éclatante, tandis que Gryaznov se charge de ramener une rondeur élancée. L’amusement est grand et bruyant, et les chevauchements rythmiques en font eux aussi voir de toutes les couleurs.
Leur duo est le véritable clou du spectacle. Les deux hommes brillent à leur façon, et se laissent la place nécessaire pour dévorer la partition : c’est avec un caractère presque explosif que Gryaznov interprète le thème de la suite de Daphnis et Chloé. Le Boléro emporte décidément les auditeurs de la salle Cortot : mêlant grâce et lyrisme, les deux compères tiennent l’énergie de bout en bout, de manière presque rock’n’roll, pour un final jouissif. Même le caméléon en rougit d’admiration, on le détecte tout de suite !
Le public en ressort transformé
Le public est à l’écoute, chaque pièce est savourée et vivement applaudie (parfois même au cours d’un cycle, et ce n’est pas grave !). En bis, les cinq musiciens se retrouvent pour Soupirs, poème de Stéphane Mallarmé (un poète aux mille images celui-là) mis en musique par Ravel et pièce particulièrement chère à Poizat. L’humilité touchante de l’artiste lui fait presque oublier de se ranger aux côtés de ses collègues à la fin du récital : le caméléon décidément, c’est lui ! Alors ses collègues veillent à ce qu’il prenne sa place, bien au milieu.
Demandez le programme
- Sonate posthume, arrangée pour flûte et piano par Héléna Macherel
- Shéhérazade, arrangée pour voix, flûte et piano par l’auteur — Asie, La Flûte enchantée, L’Indifférent
- Extrait des Cinq Mélodies populaires grecques, arrangé pour flûte et piano — Là-bas, vers l’église
- Trois Chansons, arrangées pour voix et piano par l’auteur — Nicolette, Trois beaux oiseaux du paradis, Ronde
- Rapsodie espagnole, arrangée pour deux pianos par l’auteur — Prélude à la nuit, Malagueña, Habanera, Feria
- Suite de Daphnis et Chloé, arrangée pour deux pianos par Vyacheslav Gryaznov — Lever du jour, Pantomime, Danse générale
- Boléro, arrangé pour deux pianos par l’auteur
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