COMPTE-RENDU — Au Festival Artonov, les moines du temple japonais Mii-dera rencontrent le théâtre Nô et la création musicale contemporaine. Une expérience fascinante où les traditions se réinventent au contact d’autres langages.
Il existe au Japon une cloche dont le son appartient presque autant au paysage qu’à la musique. Celle du Mii-dera, sur les hauteurs d’Ōtsu face au lac Biwa, est depuis des siècles associée à la « cloche du soir de Mii », l’une des Huit Vues d’Ōmi. À Bruxelles, son souvenir devient le point d’horizon de Résonances au temple Mii-dera, une expérience musicale singulière présentée au Festival Artonov.
Dans un espace d’exposition entouré de kimonos historiques et contemporains, de sculptures bouddhiques et d’objets témoignant de la richesse artistique japonaise, le public prend place en demi-cercle autour d’un dispositif intimiste. Six moines bouddhistes, deux acteurs de théâtre Nô et deux flûtistes y composent une proposition à mi-chemin entre concert, cérémonie et performance. Une invitation au recueillement où le son, le geste et le silence participent d’une même expérience.
Du souffle à la musique
Les chants liturgiques shōmyō des moines du Mii-dera installent une temporalité particulière. Les syllabes s’étirent, les voix se superposent et chaque inflexion semble répondre à une nécessité héritée de siècles de pratique. Puis vient le souffle du shakuhachi, longue flûte de bambou dont Dōzan Fujiwara révèle toute la richesse expressive. Les notes filent, vibrent, s’étranglent parfois. Le souffle tient dans une apparente simplicité linéaire qui repose sur une maîtrise instrumentale remarquable.
Face à lui, la clarinette de Makoto Yoshida, directeur artistique du projet, introduit un autre imaginaire. Le programme traverse les traditions japonaises et les compositions d’Olivier Messiaen, Makoto Moroi, Hōzan Yamamoto et Dai Fujikura. Les sonorités aiguës et vibrantes du shakuhachi rencontrent des accents jazzy, presque cinématographiques. Certaines séquences évoquent les tensions d’un thriller, d’autres les harmonies glissantes de Gershwin ou les atmosphères de l’album japonais de Moondog. Les références se brouillent et une question émerge : qui influence qui ?
Loin d’une simple juxtaposition de traditions, les instruments se rejoignent dans le souffle, la vibration et l’art de suspendre le temps. De leur friction naissent des rapprochements inattendus, une forme de sérendipité musicale qui renouvelle notre perception.
L’art de ne pas tout comprendre
Le théâtre Nô de Manjirō Tatsumi et Kazuma Tatsumi prolonge cette exploration par le mouvement. Les gestes, d’une précision extrême, composent un langage symbolique dont la portée échappe en partie au spectateur non initié. Sans maîtriser la langue ni les codes de représentation japonais, difficile de saisir toutes les dimensions narratives et spirituelles de la performance. Pourtant, quelque chose s’impose au-delà de la compréhension : la présence des corps, la retenue du geste et cette manière presque imperceptible de faire dialoguer le mouvement et le son.
C’est peut-être là que réside la plus grande réussite de cette soirée. Elle invite à renoncer au réflexe de tout identifier, de chercher systématiquement une référence ou une comparaison. Écouter une vibration pour ce qu’elle est, observer un geste sans chercher immédiatement ce qu’il représente. Derrière cette simplicité apparente se révèle tout le raffinement d’un savoir-faire musical et théâtral transmis de génération en génération.
À l’heure où la mondialisation culturelle est souvent synonyme d’uniformisation, cette rencontre en propose une lecture autrement réjouissante. La tradition ne se dilue pas au contact d’autres écritures : elle s’enrichit et se réinvente. Le Mii-dera rappelle ainsi que la création naît aussi de la transmission et que, pour véritablement entendre quelque chose de nouveau, il faut parfois renoncer à ce que l’on croit déjà connaître et laisser aller son écoute.
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