COMPTE-RENDU – À la Salle Gaveau, Jean-Paul Gasparian donne un récital Chopin et Liszt-Verdi dans le cadre de la série Philippe Maillard et le pianiste choisit, œuvre après œuvre, de se tenir en retrait pour laisser la musique parler.
Un pianiste qui se retire
Dès les premières mesures des Mazurkas Op. 59 de Chopin, le ton est donné. Jean-Paul Gasparian ne joue pas, il laisse passer. Son maintien au clavier est d’une discrétion presque étrange, les gestes contenus, l’expression retenue. On croit voir un passeur plus qu’un interprète, un musicien qui se dispose simplement à être le canal par lequel les notes trouvent leur chemin. C’est le pari esthétique de la soirée, et il est tenu jusqu’à la dernière mesure.
Chopin sans pathos
Cet effacement convient admirablement à Chopin, dont la musique souffre souvent de ses interprètes trop présents. La Ballade n° 3 Op. 47 s’y déploie sans surcharge expressive, les Valses Op. 64 refusent la coquetterie, et la Polonaise n° 1 Op. 26 se libère de la grandiloquence pour atteindre une évidence rare, main gauche d’une noblesse de ligne, main droite d’une précision presque invisible à force d’être juste. On est au cœur du don, précisément là où le pianiste disparaît le plus. La Polonaise en la bémol majeur Op. 53, dite Héroïque, qui ferme la première partie, confirme la méthode : la puissance s’y trouve, mais jamais démontrée.
Liszt-Verdi, l’effacement à l’épreuve de la virtuosité
Le vrai défi arrive en seconde partie. Les Paraphrases d’opéra de Franz Liszt sur Verdi, extraits du Trouvère, d’Aïda, de Rigoletto et de Don Carlo, sont conçues pour exposer le virtuose. Gasparian y persévère pourtant dans son parti pris : la théâtralité verdienne surgit, les cascades lisztiennes s’enchaînent, mais le pianiste reste en retrait, comme s’il tenait à ne jamais occuper le centre que la partition pourtant lui offre. Prouesse délicate, car l’effacement, ici, demande plus de maîtrise encore que le brio.
Un geste rare
On quitte la Salle Gaveau avec le sentiment d’avoir assisté à quelque chose d’inhabituel : un récital de haut romantisme où le pianiste n’aura pas cherché à être vu. Gasparian aura prouvé, deux heures durant, qu’il reste une place pour les interprètes qui préfèrent se retirer devant l’œuvre qu’ils servent.
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