COMPTE-RENDU — Dans un récital au programme cohérent par son éclectisme, Jean Rondeau conquiert à nouveau le public du Festival de Musique Ancienne d’Innsbruck. Un concert sans chichi, dans une ambiance intimiste, comme donné l’air de rien. Bref, en détente.
À l’époque où l’on met en place toutes sortes de médiations musicales, où les artistes
interviennent de plus en plus volontiers auprès de leur public pour expliquer les œuvres qu’ils jouent et pourquoi ils les jouent, le récital de Jean Rondeau ferait presque office d’une grande messe exclusivement réservée aux initiés. Pas d’entracte, pas le moindre applaudissement pour un programme de plus d’une heure de musique, entièrement consacrée au clavecin français des XVIIe et XVIIIe siècles. C’est à peine si les interruptions entre les parties consacrées aux différents compositeurs figurant au programme – Louis Couperin, Jean-Philippe Rameau, François Couperin et Joseph-Nicolas-Pancrace Royer – sont plus longues de quelques secondes que celles séparant les différents morceaux.
Du clavecin en veux-tu en voilà
Le programme, savamment élaboré, présente une rare cohérence. Destiné à mettre en lumière les multiples aspects d’un répertoire trop méconnu, il tisse de nombreux liens thématiques entre quatre compositeurs actifs sur près d’un siècle. Jean Rondeau interprète ainsi, de la Suite en la de Rameau tirée des Nouvelles suites de pièces de clavecin de 1727, les trois danses qui ouvrent la pièce — Allemande, Courante et Sarabande —, après avoir joué les mêmes formes dans la Suite en ré de Louis Couperin. De cette dernière, il conserve aussi le cadre, du Prélude initial à la Chaconne conclusive. Quant au Prélude de la Suite en la de Rameau, extrait du Premier livre de pièces de clavecin de 1706, ses accents élégiaques, méditatifs, voire funèbres, ont conduit certains commentateurs à y voir un hommage aux grands musiciens ayant précédé le compositeur dijonnais.
Les choix programmatiques de Jean Rondeau mettent également en lumière les liens entre la musique instrumentale et l’opéra, La Marche des Scythes de Royer étant une réécriture de l’« Air pour les Turcs » de l’opéra Zaïde. Le deuxième bis du concert sera une version pour clavecin de la célèbre « Marche du Grand Calumet de la Paix » des Indes galantes, expressément demandée par un membre du public, et on le comprend !
Rondeau et Rameau font la ronde
Certaines pièces, comme celle de Royer ou les « Trois Mains » de Rameau, mettent en valeur l’exceptionnelle dextérité instrumentale de Jean Rondeau, dont la rigueur quasiment mathématique contraste avec le look apparemment décontracté : chaussures de sport, pantalon bouffant et ample T-shirt, sans afféterie. Les pièces plus méditatives impressionnent plus encore par la maîtrise du phrasé et la construction des climats destinés à conduire à l’émotion. À la conjonction de tant de talents (et de cool attitude), le public rend un hommage particulièrement appuyé.
Jean Rondeau prend la parole pour remercier chaleureusement le festival de l’avoir réinvité et le public de l’avoir accueilli. Ce concert, inspirant, interroge également sur le décloisonnement des rituels du concert de musique classique à l’initiative même de l’artiste, et quel artiste !
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