AccueilA la UneÀ Salzbourg, rites, cérémonies et célébrations

À Salzbourg, rites, cérémonies et célébrations

COMPTES-RENDUS – Un grand festival s’apparente forcément à un bûcher des vanités et celui de Salzbourg n’échappe pas à cette fatalité. Mais il est tellement plus ! Le pluriel de son nom en allemand (Salzburger Festspiele) reflète ses multiples facettes. L’une d’elle s’est révélée au fil des représentations : au-delà du plaisir musical, le concert peut devenir cérémonie, et la cérémonie rejoint parfois la célébration mystique. Cela a notamment eu lieu lors de l’opéra Saint-François d’Assise de Messiaen.

Tout un cérémonial

À l’entrée du Grand Palais des Festivals, une vingtaine de minutes avant Cosi fan Tutte, il y a de l’électricité dans l’air et on se la joue grave : robes longues, limousines, photographes… tout comme à Cannes. Pourtant, réduire le Festival de Salzbourg à ces paillettes, aux places à 500€ et aux relations publiques de la grande industrie, cela ferait passer à côté de l’essentiel. 

© SF/Andreas Kolarik

Car il faut rappeler qu’en allemand, il se nomme « Salzburger Festspiele ». Le « e » à la fin du second mot marque le pluriel. Salzbourg, ce sont plusieurs festivals entrelacés : de théâtre, de musique et d’opéra, pour suivre l’ordre de leur apparition entre 1920 et 1922 – sans parler des conférences, des films, des spectacles pour enfants, de l’académie internationale de chant, etc. Ce pluriel signifie aussi qu’au fil de 171 propositions, l’édition de 2026 explore de nombreux champs artistiques.

À Voir également : Carmen avec Asmik Grigorian, direction Teodor Currentzis au Festival de Salzbourg 2026
Ascèse à-seize cordes

Le concert du quatuor Gringolts dans la grande salle du Mozarteum en fournit un exemple : il s’inscrit dans une série qui rend hommage, pour ses cent ans, au compositeur hongrois né en Roumanie György Kurtág. Trois de ses cycles sont intercalés entre les mouvements du 15e Quatuor de Schubert. Un programme pointu, frisant l’austère : l’ultime quatuor de Schubert est peut-être le plus complexe et les moins mélodique, et l’interprétation accentue ces traits en donnant à chaque partie une égale intensité. 

Quatuor Gringolts – Ilya Gringolts, Anahit Kurtikyan, Silvia Simionescu, Claudius Herrmann © SF/Marco Borrelli

Il en sera de même, à juste titre, pour les œuvres de Kurtág. Dans chacun des cycles joués, il rend hommage à un compositeur et pour son compatriote András Mihály (1917-1993), c’est sous la forme de « microludes », douze pièces brèves et contrastées qui durent en tout une dizaine de minutes. Elles illustrent l’ambition de Kurtág de rechercher, autant que l’effet direct du geste du musicien, des notes et des sons, un second degré qui entend prendre possession du temps, de l’espace, et in fine du silence. Si l’exécution impressionne par la précision et l’engagement, l’attitude du public lui répond : ni l’abstraction, ni le minimalisme, ni les déserts mélodiques n’auront raison de sa concentration. Par son écoute, il est véritablement partie prenante, artisan de l’épaisseur palpable du silence.

Traditions

Cet engagement du public du Festival de Salzbourg nous aura frappé à chaque représentation, qu’elle soit de théâtre, de musique ou d’opéra. L’effort vestimentaire de la plupart est d’ailleurs sensible, y compris chez les jeunes – certains venus en « Trachten », le costume traditionnel qui ici fait partie des formes du chic. La prestance de la plupart des spectateurs, mélange de calme et de sérieux, ainsi que l’absence de babillage avant le lever de rideau, suggèrent qu’ils sont venus à une cérémonie.

Le « Liederabend » du lendemain, donné par le baryton Konstantin Krimmel, une authentique étoile montante, le confirme : oui, ici, acheter un billet fait de vous un participant à la représentation et signifie à la fois un honneur et une responsabilité. Le programme met en regard le Liederkreis de Schumann et divers Lieder de Brahms, dont les textes convoquent les mêmes thèmes romantiques : forêts, couchers de soleil, chevaliers, solitude, deuil, mal d’amour… La voix de Krimmel est splendide et revêt toutes les couleurs et nuances qu’exigent la musique et le texte. Ammiel Bushakevitz adopte plus souvent la posture de l’accompagnateur que celle du chambriste, mais c’est toujours avec précision, raffinement et fidélité à son partenaire. Les applaudissements sont ardents.

Au cours du concert, Konstantin Krimmel prend le temps d’expliquer son choix de cinq Lieder, composés sur des poèmes en roumain de Vasile Alecsandri (1821-1890) par Eusebius Mandyczewski (1857-1929) : né en Bucovine, ce compositeur fit carrière à Vienne et fut l’ami de Brahms. Écrits dans la meilleure tradition romantique, ils apportent une respiration bienvenue, avant que la force et la profondeur de Brahms ne nous étourdissent. La ferveur et la complicité sont venus s’ajouter à l’écoute, l’alchimie de la musique et de la poésie opère à plein. Triomphe.

Ammiel Bushakevitz et Konstantin Krimmel © SF/Marco Borrelli
Vigi(l)es

Avec le récital d’orgue, nommé « Meditationskonzert », donné nuitamment par Olivier Latry, la cérémonie se fait célébration. Le programme, qui chemine parmi les grands cycles qu’Olivier Messiaen a consacrés aux principales fêtes de l’année liturgique, est donné dans l’obscurité et sans applaudissements. Sous les hautes voûtes de l’église des Franciscains, le son de l’orgue prend possession des sens et de l’esprit et nous emporte loin du monde. Nous ne verrons d’Olivier Latry qu’une ombre furtive sur un mur attenant à la tribune, et pourrons donc croire que nous avons entendu la voix du Ciel. 

Olivier Latry © SF/Marco Borrelli
Épectase

L’opéra Saint-François d’Assise de Messiaen, avec une nouvelle mise en scène de Romeo Castellucci, constitue à la fois le cœur et le pic de la programmation de cette année, ainsi que l’a souligné dans ses présentations Markus Hinterhäuser, le directeur artistique dont l’éviction en mars dernier continue de susciter étonnement et regrets. L’Orchestre Philharmonique de Vienne et le chef Maxime Pascal dominent cette partition redoutable, avec une variété inouïe de timbres et de climats. Des écrans, des danseurs et des figurants occupent l’immense scène du manège des Rochers avec des images et des actions (route, pluie, feu, couleurs, cuisson du pain, poterie, réunions ou jeux des moines, chute des oiseaux, loup, moutons, etc.), qui selon les cas illustrent, amplifient ou étendent les significations du texte et de la musique. Ce contrepoint scénique d’une imagination sans limite s’impose avec évidence, sauve de l’oratorio statique qu’était la création à Paris en 1983 et crée à plusieurs reprises des émotions profondes et des images d’une beauté ineffable. 

« Tu parles à Dieu en musique, il va te répondre en musique »

Le temps est vaincu, les quatre heures vingt de la représentation passent comme un rêve. Parmi ses sommets, le 5e tableau où Saint François entend la musique de l’Ange. Après avoir connu l’extase, François dit à ses frères : « Si l’Ange avait joué de la viole plus longtemps, par intolérable douceur, mon âme aurait quitté mon corps…». Nous le pensons aussi, c’est un moment de grâce comme on en connaît très peu durant toute une vie de spectateur. Non seulement nous avons entendu la « musique de l’invisible », mais elle nous a fait vivre une épiphanie.

À Lire également : Saint François à Genève - quand l’opéra se fait chaste…

Ainsi, chacune de ces représentations a montré comment un siècle d’expérience, des programmes et des distributions profondément pensés, ainsi que des artistes et un public engagés, peuvent engendrer bien plus que le plaisir d’exécutions musicales de grande qualité : une fête et une ascension de l’esprit, lorsque le concert devient cérémonie et, quand les circonstances s’unissent au vent de la grâce, célébration. Toutefois, pour finir, il est important de mentionner que ces transports ne sont pas le seul menu qu’offre Salzbourg : un maître d’hôtel gardien des traditions qui fait flamber des « Salzburger Nockerln » (l’omelette norvégienne au pays de Mozart et de Biber), c’est aussi une bien douce cérémonie !

© SF/Monika Rittershaus
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