AccueilA la UneCarmen itinérante : impossible de rester spectateur

Carmen itinérante : impossible de rester spectateur

COMPTE-RENDU – La saison hors-les-murs de l’Opéra Comique investit la Cité internationale des Arts, avec Carmen, opéra-paysage itinérant D’après Georges Bizet :

Carmen commence sans Bizet. Deux femmes proposent d’abord une formation contre le harcèlement, donnent des exemples, font rire la salle puis lâchent quelques chiffres qui coupent net l’ambiance. Elles invitent ensuite les femmes du public à se lever pour un exercice de défense. Les hommes restent assis, visiblement moins sûrs de leur rôle. En quelques minutes, Jeanne Desoubeaux pose le cadre : on ne regardera pas seulement ce qui arrive à Carmen, on devra aussi réfléchir à la place depuis laquelle on regarde.

Le public n’est jamais vraiment à sa place

C’est peut-être là la vraie matière de cette Carmen itinérante. Le décor bouge, mais surtout le spectateur. On le regarde droit dans les yeux, on l’interroge sur la légitime défense, on l’invite à suivre la troupe, à boire, à choisir sa place.

Même la musique participe à cette proximité. Dix artistes reconstruisent Bizet avec piano, violoncelle, vents, cuivres et autres instruments ponctuels. L’amour est un oiseau rebelle passe ainsi par trois voix féminines en harmonie tandis que les cordes du piano sont directement pincées à la main. Les paroles elles-mêmes se déplacent légèrement, jusqu’au « prends garde à toi » final, devenu ici presque prémonitoire.

Les costumes restent d’époque, mais tout le reste refuse l’idée d’un musée. Les militaires arrivent avec instruments, chaises et vélo, et fabriquent la scène devant nous.

Boire avec ceux qu’on regardait

Tout le monde traverse ensuite la rue pour rejoindre le collège François-Couperin. La taverne n’est plus un décor : nous sommes invités à la fête. Tapis, coussins, guirlandes, musique et une supposée vodka circulent — en réalité une citronnade sans sucre suffisamment agressive pour provoquer les mêmes grimaces.

Puis un voisin hurle au loin parce que la musique est trop forte. Impossible de savoir s’il fait partie du spectacle, et c’est précisément ce doute qui fonctionne si bien.

Escamillo apparaît depuis une fenêtre du premier étage, puis la violence surgit lorsque Carmen est frappée. Sans fosse ni distance protectrice, le geste se produit presque à hauteur de regard.

Une arène pour nous aussi

De retour au point de départ, le lieu est devenu une arène. Des cartes tirées au hasard décident qui sera « VIP » au premier rang et qui restera derrière. Le procédé amuse, mais la plaisanterie ne dure pas.

Carmen par Jeanne Desoubeaux © Jean-Louis Fernandez

Chez Bizet, les cartes annoncent déjà à Carmen son destin. Ici, elles redistribuent surtout le public autour du drame. Après avoir marché avec les personnages, bu avec eux et répondu à leurs questions, nous nous retrouvons placés autour du couple au moment où tout bascule.

Le meurtre de Carmen arrive alors moins comme une conclusion que comme l’aboutissement d’un dispositif construit depuis le début. Le public, jusque-là constamment sollicité, se retrouve soudain silencieux.

Cette version ne change pas la fin de Carmen. Elle change la distance qui nous en sépare.

Pendant toute la soirée, Jeanne Desoubeaux retire un à un les refuges habituels du spectateur — le fauteuil, la scène, l’obscurité — jusqu’à ne laisser qu’une question : maintenant que nous sommes si près, peut-on encore prétendre que cela ne nous concerne pas ?

À Lire également : Carmen à Toulouse, dans la mêlée, le drame plaque fort

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