COMPTE-RENDU – Avec L’Histoire de Manon, Dorothée Gilbert, star des danseuses étoiles françaises, tire sa révérence dans le rôle d’une femme libre d’aimer mais condamnée à choisir. Une grande héroïne tragique pour faire des adieux en beauté, entourée d’une distribution rêvée : son acolyte Hugo Marchand, Thomas Docquir et Bianca Scudamore.
Une soirée d’autant plus magique qu’elle marque l’une des dernières apparitions de Dorothée Gilbert, sur la scène de Garnier. Il reste encore trois dates dont celle de ses adieux, le 15 octobre (à voir en direct sur Paris Opera Play). Entre le départ de la Queen Dorothée et la fermeture de Garnier pour cinq ans, une page du ballet parisien se tourne définitivement. Alors forcément, on savoure chaque minute, au milieu d’un public de balletomanes aguerris.
Manon, Libre de choisir
Au centre de tous, Dorothée Gilbert incarne Manon sans rien d’une ingénue. Lorsqu’elle rencontre Des Grieux (Hugo Marchand), c’est une femme follement amoureuse. Elle se laisse emporter par l’amour et les magnifiques portés avec lui dans une joie enfantine très communicative. On sent surtout le plaisir des deux interprètes à se retrouver sur scène. Mais Manon est une femme qui sait ce qu’elle veut : un quotidien confortable, loin de la misère qui la guette. Est-elle vraiment libre de choisir ?
L’étoile tout sauf filante interprète toute cette ambiguïté avec un talent d’actrice indéniable. Elle mesure son pouvoir de séduction auprès des hommes dans une incroyable succession de portés où elle passe de bras en bras telle une reine adulée par la gent masculine.
Et elle sait aussi montrer, incarner le personnage jusqu’à l’adieu littéral, désincarné, la fin d’une femme brisée, épuisée, incapable de se tenir debout, corps vidé de ses forces et abusé dans une grande violence : celle qui semblait maîtriser son destin ne contrôle désormais plus rien. Jusqu’au bayou en Louisiane, sous les lianes, où fiévreuse et mourante dans les bras de Des Grieux, elle voit défiler tous les fantômes de son passé.
L’amour jusqu’à l’obsession
Face à elle, Hugo Marchand en Des Grieux est un héros romantique dévoré par la passion. La chorégraphie ne lui laisse aucun répit : grands sauts, portés, courses incessantes et gestes obsessionnels. L’alchimie entre eux fonctionne d’autant mieux que les deux danseurs interprètent ce couple mythique depuis plus de dix ans. Cette complicité se retrouve dans la fluidité de leurs gestes.
Autour d’eux, Thomas Docquir campe Lescaut en cupide détestable, participant pleinement à la chute de Manon avant d’en être puni. Il excelle dans sa variation d’ivrogne incapable de tenir debout. Face à lui, Bianca Scudamore, en maîtresse charmeuse et pleine de malice, apporte une vraie énergie comique. Ensemble, ils donnent une petite touche d’humour à cet univers de débauche et de drame.
L’amour à corps perdu et retrouvé
Avec L’Histoire de Manon, Kenneth MacMillan signe l’un des plus beaux ballets romantiques du répertoire de l’Opéra, un chef d’œuvre qui exige des danseurs autant de virtuosité technique qu’un véritable talent d’acteurs, le tout sur une musique composée à partir d’extraits moins connus de Massenet. Impeccablement dirigée par Martin Yates, elle soutient la narration comme une véritable partition de film, d’autant plus dans la magnifique scénographie de Nicolas Georgiadis qui mêle opulence et déchéance : derrière les salons fastueux, les robes somptueuses et les bijoux clinquants, les haillons qui s’entassent deviennent déjà le présage de la chute de Manon.
Car n’est-ce pas là peut-être le plus beau des adieux, celui de faire croire qu’ils sont réels…









Photos © Maria-Helena Buckley – OnP
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