DANSE – Choc des écritures ou écritures chocs ? Le Ballet de l’Opéra national de Lyon amorce son nouveau diptyque de la saison : une cohabitation d’écosystèmes dansés, de la House de Sharon Eyal (1971-) au désormais bien ancré Sacre du printemps de Mats Ek (1945-), pour un étonnant concentré qui demande assurément de la concentration.
Alors mettez vos lunettes (si vous en avez), préparez votre jus de cerveau et activez vos cellules grises car ce qui nous attend est intense.
Cellules sous tension. House
Brouhaha incompréhensible. Du chaos naît l’ordre paraît-il. Un soliste émerge, le fil rouge, ou plutôt noir latex, de cette pièce. Impressionnant, sa virtuosité est toute trouvée pour ce rôle de pieuvre-scorpion tentaculaire.
La première partie se déploie dans un déferlement de percussions et de rythmes. Les corps, électrons plus ou moins libres, s’entremêlent, se heurtent et se dispersent sur des relevés épileptiques, laissant parfois place à de brèves mais intenses respirations de solistes. Dans cette agitation, la gestuelle collective transpire une forme de noblesse chirurgicale.
L’ensemble prend alors une dimension cellulaire. Grandes secondes, coups de bassins agressifs : les membres, hyperlaxes, s’arquent et se bandent dans une alternance de fondu/saccadé. Les corps deviennent matière à expérimentation, oscillant entre déformation et convergence avec des accents de « voguing » sur une physicalité percussive.

L’expérience se poursuit dans un bouillon sonore magnétique, presque horrifique. Une soliste désarticulée est perchée sur des talons aiguilles. En pleine ataxie, on se demande quand ses genoux lâcheront. Ils ne le feront pas. Au contraire, le corps déjoue nos anticipations et déploie des longues extensions provocatrices et languissantes. Les visages, eux, arborent des stigmates, les traits et les langues sont tirés.
Puis vient une dernière mutation : de la musique pop électro chantée prend le relai. Les danseurs se rangent en lignes, s’échangent, jouent et renouent avec la jubilation du groupe. Après la tension, la distorsion et les secousses, le contraste est réjouissant et disons-le sans détour : c’est fichtrement plaisant à voir. Cela, on le doit entre autres au travail remarquable d’Alon Cohen aux lumières.
Le tout est hypnotique, organique et surtout chimique car des réactions il y en a, à foison. Ainsi, l’on comprend mieux la chorégraphe Sharon Eyal qui pense son travail comme « une forme d’art total ».
Une biocénose fascinante autant que repoussante. Comme les danseurs, nous sommes en apnée. Difficile alors de décrocher, l’expérience est haletante.
Sans transition : passons du microscopique au macroscopique.
Corps sous pression. Le Sacre du Printemps
Pour l’occasion, (re)levé de rideaux et changement radical de biotope. L’ouverture se fait plein phare sur la scène. Lumière froide, blafarde même, avec vue sur un décor en ombre chinoise d’un salon contemporain abstrait. On a une table à manger distendue, un fauteuil boudiné et une lampe trop étroite pour la pièce. Le tout suspendu au-dessus des interprètes. Bref, un drame en quelques actes avec pas grand chose de printanier.
Ici, place au corps entier qui évolue, façon tragi-comédie, dans un esprit proche du théâtre Nô japonais, où le geste stylisé, la danse et la musique participent ensemble à la narration. Inspiration d’ailleurs parfaitement assumée par le chorégraphe.

Et de ce fait, les mouvements frisent parfois le grotesque dans une volonté d’appuyer le propos. C’est une caricature entre figure maternelle et paternelle accompagnées par leurs doubles faces à deux jeunes fiancés en crise qui veulent définitivement rompre avec ce qui semble être un cadre trop étouffant. Pour ce duo, drapé de blanc, on appréciera l’efficacité des gestes et l’expressivité des mouvements.
Les danseurs retrouvent tout de même une écriture plus « accessible ». Toujours exigeante bien sûr, notamment car elle puise sa source dans la tradition classique des grands jetés, des attitudes ou encore des arabesques.

Côté musique, le chef allemand Christoph Altstaedt maîtrise son exercice et il le faut bien pour bien faire sonner Stravinsky. Exercice plus particulier pour les danseurs. Car oui, entre une bande son régulière et des cordes pincées en live l’adaptation est de taille. Cela emporte quelques décalages et de légères imprécisions. Cependant, on vous rassure, si la demeure est – littéralement – mise en péril côté narration, les danseuses et danseurs, eux, sont tirés au cordeau.
La chimie opère-t-elle ?
Pour cette production, pas de titre unique. Et pour cause : dans le bécher, le mélange est hétérogène. L’idée du « foyer en crise » constitue pourtant leur véritable socle commun. Dans les deux pièces, le groupe se construit autour d’une confusion des corps : cellules fébriles de House ou clones de la mère et du père dans Le Sacre. Des individualités émergent, mais restent prises dans un système qui les dépasse.
Pourtant, là où la première partie nous happe par son intensité, la seconde semble introduire une forme de distance, presque de candeur qui fait retomber la mixture. Le mélange se dissipe-t-il alors ? Ou est-ce précisément dans ce contraste de crises que réside toute la richesse de ce diptyque ?
On vous laisse réfuter ou confirmer la conjecture en allant vivre l’expérience…

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