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Ermione : le procès de la guerre de Troie ouvre à Marseille

COMPTE-RENDU – À peine les ciseaux du Barbier de Séville rangés que Rossini revient à l’Opéra de Marseille tel un fils d’Achille réclamant son dû. Cette fois, point de Figaro bondissant, mais une tragédie : Ermione, opéra rare donné pour la première fois à Marseille, en version concertante, sous la direction du chef milanais Michele Spotti.

Créée en 1819 au Teatro San Carlo, l’œuvre, inspirée de l’Andromaque de Jean Racine,
déconcerta ses contemporains. Trop noire, trop tendue, trop moderne : le public napolitain ne s’attendait sans doute pas à voir Rossini quitter les pirouettes pour les imprécations. Ici, pas de légèreté solaire : le bel canto devient champ de bataille. Les vocalises fusent comme des flèches, les ensembles grondent comme une armée en marche, et même l’ouverture convoque le chœur, preuve que le drame déborde de toutes parts.

L’intrigue est un véritable nœud gordien post-troyen : Oreste aime Ermione, Ermione aime Pirro, Pirro aime Andromaca, et personne n’obtient ce qu’il désire. Ajoutez à cela les
cendres encore tièdes de Troie, quelques héritiers d’Achille et d’Agamemnon et vous obtenez un cocktail affectif plus explosif qu’un grand cheval en bois mal stationné. Ermione, folle de jalousie, pousse Oreste à assassiner Pirro avant de le maudire une fois le forfait accompli. Ici, la vengeance ne s’apaise pas, elle ponctue l’action.

Les Phocéens n’avaient pas prévu ça

Version concertante oblige, pas de toges ni de poignards scintillants. Mais la tension
dramatique trouve un relais inattendu : une petite dame des premiers rangs, incarnation
vivante de l’enthousiasme lyrique. À chaque air, elle frémit comme si Apollon lui soufflait la
cadence. Au moindre aigu triomphant, elle se redresse, pratiquement prête à sauter sur son siège. Au final du premier acte, il ne lui manque qu’un casque pour mener la charge des applaudissements. Lors des saluts, elle exhorte ses voisins à se lever avec une autorité quasi homérique.

Il convient donc d’ouvrir le procès des individus à l’origine de cette effusion lyrique toute dionysiaque…

L’audience est ouverte

Les coupables comparaissent comme suit :

Première accusée : Karine Deshayes, dans le rôle d’Ermione. Il lui est reproché d’avoir
livré une prise de rôle d’une intensité souveraine. Voix lumineuse et charnue, aigus
conquérants, agilité redoutable : chaque vocalise semble jeter de l’huile sur le feu
émotionnel de notre petite dame. Les craquelures expressives, loin d’affaiblir l’édifice,
achèvent de la bouleverser. La prévenue plaide la musicalité ; la salle retient
l’explosion.

Levy Sekgapane et Karine Deshayes dans Ermione en version concert à l’Opéra de Marseille © Christian Dresse

Deuxième accusée : Teresa Iervolino, alias Andromaca. Il lui est fait grief d’avoir
opposé à la fureur une noblesse d’airain. Timbre soyeux, graves profonds, ligne vocale
d’un raffinement antique : à chaque phrase, la petite dame se penche en avant comme
pour mieux recueillir cette dignité blessée. Une telle tenue dans le malheur ne pouvait
qu’aggraver l’émotion générale.

Mathilde Ortscheidt et Teresa Iervolino dans Ermione en version concert à l’Opéra de Marseille © Christian Dresse

Troisième accusé : Enea Scala, en Pirro. Et les charges sont lourdes : timbre sombre,
médium charnu, aigus projetés avec éclat, graves étonnamment sonores. À chaque
cabalette, l’intéressé aurait provoqué des sursauts répétés aux premiers rangs. On
note également des mouvements de tête énergiques lors des vocalises, suspectés
d’avoir amplifié l’enthousiasme de la dame jusqu’à des niveaux préoccupants pour son
équilibre lombaire, peuchère !

Enea Scala et Teresa Iervolino dans Ermione en version concert à l’Opéra de Marseille © Christian Dresse

Quatrième accusé : Levy Sekgapane, en Oreste. Malgré quelques légères
imprécisions, il est formellement accusé d’avoir déclenché des « bis ! » grâce à un duo
incandescent avec Pilade. Aigus faciles, timbre limpide : la petite dame, déjà en état
d’exaltation avancée, aurait perdu le contrôle de ses « bravo », les transformant en
véritables proclamations héroïques. Les preuves sonores sont accablantes.

Complice présumé : Matteo Macchioni, Pilade, dont la voix large et cuivrée aurait
soutenu l’opération avec efficacité.

Matteo Macchioni et Louis Morvan dans Ermione en version concert à l’Opéra de Marseille © Christian Dresse

Sont également cités dans l’affaire : Louis Morvan (Fenicio), coupable d’une basse
caverneuse qui fit vibrer les sièges ; Marina Fita Monfort (Cleone), dont les aigus
brillants déclenchèrent des hochements d’approbation frénétiques ; Carl
Ghazarossian (Attalo), pour projection nette et diction irréprochable ; et Mathilde
Ortscheidt (Cefisa), accusée d’avoir porté le coup de grâce avec un velours vocal
particulièrement persuasif.

Le Chœur de l’Opéra de Marseille, dirigé par Florent Mayet, est poursuivi pour
homogénéité suspecte et puissance dramatique manifeste. Les attaques nettes et la
cohésion d’ensemble auraient contribué à transformer l’enthousiasme individuel en
phénomène collectif.

Enfin, le cerveau de la bande : Michele Spotti. Il lui est reproché une direction précise, nerveuse, d’une transparence redoutable, maintenant une tension constante et soutenant les chanteurs avec une attention quasi fraternelle. Sous son impulsion, l’Orchestre de l’Opéra de Marseille a déployé des couleurs sombres et denses, rendant l’absence de mise en scène parfaitement secondaire. Autrement dit : il a fourni le combustible.

Michele Spotti dans Ermione en version concert à l’Opéra de Marseille © Christian Dresse
Coupables… et acclamés

Verdict : la culpabilité artistique est pleinement établie. La séance est levée !

Au terme de la soirée, la salle entière, contaminée par la ferveur initiale, se lève. Ovations pour Oreste, Pirro, Ermione. Et notre pauvre petite dame, me demanderez-vous ? Exsangue mais radieuse, la voix brisée par tant d’exclamations au point de faire sourire plus d’un chanteur face à cette prêtresse du « bravo ! » incantatoire, elle semblait avoir, à elle seule, refermé les portes de Troie. Fort heureusement, cette guerre rejouée à Marseille ne fit que des heureux.

Ermione en version concert à l’Opéra de Marseille © Christian Dresse
À Lire également : Carnaval rossinien à Genève pour L’Italienne à Alger

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