OPÉRA – Au Bâtiment des Forces Motrices, le Grand Théâtre de Genève propose une version décapante de L’Italienne à Alger dirigée avec panache par Michele Spotti, dans une mise en scène inventive de Julien Chavaz qui explore la dimension carnavalesque du chef d’œuvre comique de Rossini.
Onzième ouvrage scénique de Rossini alors âgé de vingt-et-un ans, créé le 22 mai 1813 au Teatro San Benedetto de Venise, L’Italienne à Alger est un dramma giocoso – drame joyeux – conçu en vingt-sept jours. Le prolixe compositeur italien célébré par Balzac, Schopenhauer et Stendhal, procède à un renversement du système de domination, à la suite du Mozart des Noces de Figaro dont il prolonge la subversion sociale. Il reprend aussi le canevas du Fidelio de Beethoven, où un homme captif est libéré par la femme aimée, mais en dynamitant le tout par la verve comique. L’inventif metteur en scène Julien Chavaz, dont nous avions pu apprécier la vision iconoclaste de The Importance of being Earnest de Gerald Barry et de Powder Her Face de Thomas Adès au Théâtre de l’Athénée, exprime pleinement la vision carnavalesque de cet opus, soit l’inversion des valeurs, des personnages, de la musique et du texte, tout en actualisant cette satire politique.
Turquerie carnavalesque
Genre qui faisait florès à l’époque de sa création, cet « opéra turc » de Rossini voit la belle Isabella tenter de libérer son amant Lindoro retenu comme esclave dans le sérail du bey d’Alger Mustafà. Mais Rossini renverse le substrat humoristique de l’opéra bouffe dans une dramaturgie carnavalesque qui dissocie paroles et musique jusqu’à la contradiction. Lorsque le texte du livret est sentimental ou mélancolique, la musique l’annihile dans une dimension burlesque. À l’inverse, l’écriture instrumentale la plus délicate et diaphane se met au service de dialogues grotesques et de situations à la distanciation caricaturale. Ce renversement du haut et du bas appliqué ici aux valeurs esthétiques est le propre du dispositif carnavalesque. Cette dissolution, aussi à l’œuvre dans cette histoire d’esclaves se moquant du maître dont ils prennent la place symbolique, est accentuée à l’extrême dans les crescendos où les onomatopées du bruit rossinien sont musicalisées jusqu’au délire d’un vertige ascensionnel virtuose.

Grand hôtel rossinien
Ce dualisme entre expression des sentiments et du grotesque fait de L’Italienne à Alger un carnaval ambigu où les personnages comiques s’expriment dans le langage vocal de l’opéra seria, dans ce contraste irrésolu entre le style noble de l’écriture vocale et la mécanique comique qu’elle sert. Julien Chavaz actualise ce dispositif carnavalesque en le plaçant dans un grand hôtel d’aujourd’hui, L’Algeri.

Son directeur Mustafà – l’impérieux Nahuel di Pierro histrion à souhait – lassé de son épouse Elvira – la soprano Charlotte Bozzi piquante et accorte – veut s’en débarrasser en la mariant à son sous-fifre Lindoro – le ténor Maxim Mironov à la séduisante agilité vocale. Mais l’amante de ce dernier, Isabella – Gaëlle Arquez sensuelle mezzo efficace en aventurière burlesque –, parviendra à s’échapper avec lui en se faisant passer pour une voyageuse fantasque, aidée par son soupirant berné Taddeo – le baryton Riccardo Novaro fanfaron outrancier à la ligne vocale souverainement projetée.

Du comique au sublime
Ce mélange des contraires, sérieux-comique, sublime-grotesque, summum du carnavalesque défini par le théoricien russe Mikhaïl Bakhtine, est ainsi ici accentué par une inversion temporelle, Julien Chavaz déplaçant ce jeu de masques se déroulant originellement au XIXe siècle vers un Orient de pacotille dans un monde contemporain à la trivialité exubérante. Le jeune chef italien Michele Spotti déploie avec ardeur le vitalisme rossinien à la tête de l’Orchestre de la Suisse Romande et du Chœur du Grand Théâtre de Genève qui réussissent avec éclat à mettre en mouvement la mécanique folle de ces dérèglements mélodiques. Mais derrière ce carnaval aux rouages parfaitement agencés, nous pouvons une fois de plus apprécier la neutralité heureuse du XVIIIe siècle que Rossini décida de prolonger au XIXe siècle pour son propre plaisir. Plaisir qu’il réussit à nous communiquer encore aujourd’hui.
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