COMPTE-RENDU – Dans la saison de l’Auditorium-Orchestre national de Lyon, la Salle Molière accueillait le concert « Compositeurs en exil », premier volet d’une semaine qui leur est consacrée par cette phalange. Un programme simple : quatre œuvres pour vents, une heure de concert. Déjà, nous apercevons sur une plage lointaine ces compositeurs contraints de fuir leur pays.
C’est comme si… autour d’un feu allumé à la va-vite, les quatre exilés se plaçaient en cercle et nous contaient leur histoire. Ironie, tension, humour grinçant : les instruments semblent traduire les états d’âme de compositeurs qui ont dû apprendre à vivre avec la violence du monde. Mais comment la musique peut-elle raconter l’exil ? Les timbres, les silences et les rythmes s’en chargent. Pour transmettre ces récits, cinq musiciens de l’Orchestre national de Lyon : Jocelyn Aubrun (flûte), Clarisse Moreau (hautbois), Thierry Mussotte (clarinette), Louis-Hervé Maton (basson) et Stéphane Grosset (cor).
La cuirasse d’Hindemith
Le premier à parler est Paul Hindemith. Sa Kleine Kammermusik ouvre le bal avec une énergie presque moqueuse. Les instruments s’interpellent, se bousculent, parfois se coupent la parole. Mais ce ton grinçant ressemble aussi à une manière de tenir le monde à distance. Chez Hindemith, l’humour devient presque une armure. Le quintette lyonnais en souligne chaque détail : attaques nettes, équilibres précis, dialogue constant entre les pupitres.
Le souffle de Ligeti
La tête baissée, György Ligeti tasse le feu avec le bout d’un bâton : il ne parle pas tout de suite. Ses Dix Pièces pour quintette à vent changent complètement l’ambiance au sein de la compagnie. La musique avance par fragments : un souffle, un accord suspendu, un éclat soudain. On a l’impression d’observer une matière sonore sous microscope. Les musiciens maintiennent une tension remarquable. Tout semble fragile, presque instable, comme si la musique respirait difficilement. Tout le monde est suspendu aux lèvres du Hongrois ayant fui le régime des Croix fléchées.
Le rire de Schulhoff
Schulhoff renverse la tête et se propose de détendre l’atmosphère. Son Divertissement pour trio d’anches joue avec l’ambiguïté. La clarinette, le hautbois et le basson dansent, s’imitent, se lancent des clins d’œil musicaux. Par moments, l’atmosphère rappelle le cabaret ou le jazz. Mais derrière cette légèreté, quelque chose interpelle. Sur son visage éclairé par la lueur du feu de camp, une expression nerveuse passe, comme si la fête pouvait s’interrompre à tout moment.
Fazıl Say l’attentif
Ayant écouté tour à tour ses aînés, Fazıl Say raconte avec humilité sa propre histoire. Avec Alevi Dedeler rakı masasında (Les Pères alévis à la table de raki), la musique devient plus narrative. Les vents chantent, murmurent, frappent le rythme. L’écriture circule entre danse populaire et méditation. On imagine facilement une scène de partage autour d’une table, comme ces quatre hommes s’échangeant leurs souvenirs autour de ce feu.
Le vent se lève
Le silence s’installe. Au loin, on n’entend plus que le doux bruit des vagues. Les quatre compositeurs s’endorment paisiblement, hypnotisés par la danse des flammes mourantes, nous laissant à nos réflexions. La musique peut-elle raconter l’exil ? Oui, et même changer de visage selon les époques et les expériences de chacun : un sourire ironique chez Hindemith, une insoutenable tension chez Ligeti, un trait d’humour fragile chez Schulhoff et un récit serein chez Say. Les applaudissements du public nous arrachent à ce morceau de plage, et ces quatre compositeurs nous semblent beaucoup moins seuls à présent.
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