CONCERT — On ne voit bien qu’avec le cœur, et à l’Auditorium de Lyon, Antoine de Saint-Exupéry semble avoir retrouvé sa planète d’origine.
Le Petit Prince s’y pose en douceur dans une version symphonique et dessinée, pilotée par Marc-Olivier Dupin, compositeur et chef d’orchestre, qui transforme le chef-d’œuvre de 1943 en une expérience à la fois musicale, visuelle et délicieusement nostalgique. Sur grand écran, les dessins libres et effrontés de Joann Sfar dialoguent avec l’orchestre, rappelant aux grandes personnes qu’un chapeau peut cacher un éléphant… et qu’un concert peut encore surprendre.
L’essentiel est parfois orchestral
Créé en 2019 à la Philharmonie de Paris dans un format chambriste (une clarinette, un violoncelle, un violon et un piano), le spectacle change ici de dimension, et de gravité, au sens strict comme au figuré. L’orchestre devient symphonique, l’espace s’agrandit et l’émotion prend de l’altitude. Ce « concert dessiné » propose une relecture enrichie du conte de Saint-Exupéry. Sur scène, l’Orchestre national de Lyon, dirigé par Dupin lui-même, déploie une partition entièrement réécrite pour grand effectif, pendant que les planches de Sfar défilent sur écran comme autant d’étoiles filantes.
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La narration est assurée par le comédien Benoît Marchand, parfaitement sonorisé pour cette vaste salle. Sa parole, soignée et pleinement incarnée, épouse naturellement la musique, et l’imaginaire surgit sans prévenir, comme un mouton dans une caisse, sans qu’il soit nécessaire de tout montrer pour tout comprendre. Grâce à des changements de voix très marqués, chaque personnage est identifiable au premier mot : le Roi, le Businessman, le Renard ou le Serpent surgissant tour à tour, sans jamais avoir besoin de costume. Comme quoi, avec un bon narrateur, on peut voyager très loin sans quitter son siège. Et les projections de la bande dessinée n’y sont pas pour rien non plus ; ne boudons pas notre plaisir !
Arroser la rose, pas les baobabs
La musique de Marc-Olivier Dupin se déploie comme un film orchestral aux couleurs impressionnistes, héritières de Ravel et Debussy. Conçue en dialogue étroit avec l’univers graphique de Sfar, elle attribue à chaque personnage et à chaque planète une identité sonore bien marquée. Tantôt intime lors des confidences, tantôt spectaculaire lors des voyages intersidéraux, la partition ne se contente pas d’illustrer le récit : elle en souligne les traits, les contradictions et l’humour discret, donnant parfois l’impression que l’orchestre lui-même sourit.
Les bois légers accompagnent l’innocence curieuse du Petit Prince, tandis que les cordes contemplatives évoquent l’immensité du désert : cet endroit où l’on comprend beaucoup de choses, surtout quand il n’y a rien à faire. Chaque rencontre avec les « grandes personnes » possède sa couleur propre : cuivres pompeux pour le Roi, mécanique bien huilée pour le Businessman, dont on se demande toujours ce qu’il compte exactement. L’apprivoisement du Renard, moment clé du récit, se pare d’un lyrisme chaleureux, pendant que la menace des baobabs ou la rencontre avec le Serpent installent une tension plus sourde. La harpe, avec ses sonorités cristallines et éthérées, accompagne les voyages d’un astéroïde à l’autre et ces instants de révélation où l’on découvre que l’essentiel est invisible pour les yeux, mais pas pour l’orchestre.
Chapeau bas (ce n’était pas un chapeau)
Dans la salle, enfants aux yeux grands ouverts et adultes délicieusement nostalgiques ne s’y trompent pas (certains adultes prenant des notes mentales pour ne pas oublier ce qu’ils ont pourtant déjà oublié). Les applaudissements, longs et insistants, rappellent les artistes à plusieurs reprises. Face à une telle insistance, le chef fait saluer l’orchestre pupitre par pupitre, comme on égrène des étoiles. Preuve que, le temps d’un concert, les grandes personnes ont accepté de redevenir sérieuses : c’est-à-dire, profondément heureuses, et peut-être un peu moins grandes.

