COMPTE-RENDU – Installé dans les hauts sièges du Théâtre des Bernardines à Marseille, nous assistons déjà à une performance bien avant l’arrivée sur scène de la comédienne Anne Brochet : un dispositif mersif* et sonore simulant le bruit des criquets se fait entendre, comme par une journée d’été.
Tu déprimes à la piscine
Dans cette scénographie minimaliste de Zoé Pautet, les éléments renvoient aux designs des années 70 : piscine carrelée et robes à motifs floraux. Seule sur scène, Odile se déplace et feint la désinvolture. En maillot de bain, sa gestuelle diffère de ses discours. C’est une femme reculant au moindre sourire, qui se caractérise par une timidité excessive. Touchée, effondrée ou encore suspendue sur l’autel précaire qu’elle se constitue à l’aide du décor.

L’œil de Joëlle Bouvier et l’écriture d’Anne Brochet se conjuguent dans les non-dits de la pièce. Odile n’effectue pas au sens conventionnel la danse relative que l’on rattache à l’exercice rigide de la natation. Elle exécute le mimétisme quotidien à la manière du personnage éponyme du film Jeanne Dielman (1975), qui n’aurait pour maison que les souvenirs et la piscine. Au contraire, Joëlle Bouvier offre à son personnage une étincelante couverture de survie, un rêve post-sauvetage.

Aquawoman
Odile et l’eau ne raconte pas seulement le passage du demi-siècle d’une femme ordinaire, divorcée et dont les enfants se sont émancipés, mais une forme de communion après la dissolution progressive d’un ego dans un vaste bassin. « Odile » est le prénom choisi à la suite d’une rencontre hasardeuse avec une femme lui ayant cédé un temps son appartement. Ce prénom nous touche par son charme et sa consonance mythologique : un clin d’œil à Ondine dans la pièce éponyme de Jean Giraudoux (de 1939), fille du Roi des Ondins.
Cela fait quinze ans qu’Odile a trouvé refuge dans une clepsydre. Ses seules longueurs demeurent analogiques : entre la piscine et la mer. Cette confusion traverse tout le récit et pousse Odile vers les dérives de l’imaginaire. Elle jubile à l’idée d’en profiter seule, de ne pas se plier au respect des lignes attribuées.

Vingt Mille Objets sous les mers
La musicalité d’Odile et l’eau, c’est le flux de parole porté par la voix reconnaissable de l’actrice : un défoulement pour celles qui ne peuvent être entendues chaque soir. La composition de Noé Elmaleh établit un pont entre les pulsations cardiaques d’Odile et les infra-basses d’une soirée techno : elles partagent un même rythme modéré. Lorsque les mots ne suffisent plus, la partition prend le relais, brève et kinésthésique.
Et puisque le décor ne nous permet pas de plonger, nous explorons la surface. Elle nous mène donc en bateau, cette Odile qui marche sur l’eau : elle-même avoue ne pas vouloir faire autre chose que flotter. Dans ses rares entreprises archéologiques, elle retrouve « ce vieil élastique plein de cheveux et l’éternel pansement », un cimetière d’artefacts personnels contenant le microbiome de chacun, se dissolvant en même temps que leur existence. Aussi Odile, dans un élan cathartique, rendra le faire-part des funérailles de sa mère à l’océan.

* Bégout, Bruce. La pensée mersive : De l’ambiance à l’affinité. Paris : PUF, 2025.
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Photo de Une © Pascale Cholette

