FESTIVAL – The Story of Billy Budd, Sailor, présenté au Théâtre du Jeu de Paume dans une adaptation de chambre d’Oliver Leith et Ted Huffman, explore le drame de Melville (1924), Britten (1964) sous l’angle du verbe et du silence.
L’adaptation musicale et scénique d’Oliver Leith- six chanteurs, quatre instrumentistes aux claviers et percussions -, installe la voix humaine au centre de l’espace dramatique. Le grand orchestre symphonique n’est plus là pour submerger le chant et son écoute : chaque mot devient essentiel, chaque inflexion un choix. La langue anglaise, disruptive et tonique se prête particulièrement à cette performance.
Le monde du silence
La partition réduite, sous la direction métronomique de Finnegan Downie Dear, s’instille dans le drame en surface comme en profondeur. La texture n’est jamais celle d’un chant accompagné, les deux entités voguant comme deux nefs distinctes et « Indomptables ». Les contrastes entre parole et silence, musique et chant, chants de matelots et chants de baleines, tissent un récit intense et déchirant, tendu vers la mort. Le piano se situe à l’intersection, son timbre et ses parties étant associés à ce qui est domestiqué, civilisé, harmonisé. Tous les claviers et les percussions, à l’arrière-scène, sont comme l’ombre qui emprisonne les hommes dans les profondeurs abyssales de l’inconscient. La tension, construite progressivement par le drame, s’en trouve resserrée, voire physiquement étouffante dans la scène saisissante de la pendaison de Billy Budd.

Le livret est une narration au passé : le capitaine Vere se souvient d’un des moments les plus tragiques de sa vie. Dans ce régime narratif dévolu à l’action, parlée et physique, chaque geste est une réplique, solitaire ou collective, toujours soudée à la parole et à son ambivalence, entre vie et mort, salut et perdition, vérité et calomnie.
Billy Budd (Ian Rucker), jeune homme au profil d’ange, enrôlé de force dans la marine anglaise, bégaye. Sa voix est empêchée, sidérée, soumise à l’épreuve du silence et du ridicule. Comme il ne peut dire sa vérité, il utilise la violence physique, entrainant la mort de son accusateur, le détestable Capitaine d’armes Claggart, et la sienne. L’oraison funèbre qu’il chante à lui-même, instant suspendu, permet d’entendre la profondeur intense, la chaleur dorée et la souplesse sereine de sa voix.
Amour, à mer, à mort
La mise en scène de Ted Huffman est minimale, écrin offert aux artistes, à leur parole, et au drame. Un drap qui descend des cintres fait office de grand-voile. Au-dessus du pont blanc règne l’obscurité, de jour comme de nuit. La seule lumière, fragile, de la servante, allumée ou éteinte, immobile ou en mouvement, dit silencieusement le destin du matelot. Il s’agit bien d’un huis clos.

Le Capitaine Claggart (Joshua Bloom) et le Commandant Vere (Christopher Sokolowski), deux militaires, détiennent avec virtuosité une parole faite de plomb et de poudre, qui distille ses calomnies et prononce ses sentences. Le premier creuse et gratte les cales de la scène avec sa voix de basse rugueuse. Le capitaine Vere incarne une forme de doute et d’indécision, d’introspection vaine, de lâcheté aussi, que le ténor américain endosse avec soin et humilité. La vérité sera tue, le statu quo suspendu aux lèvres des dominants.
Haut et court
Il y a tout une superstition, toute une ritualité, sur un navire. Elle est faite d’accessoires, de gestes et d’immobilité, que Ted Huffman restitue avec une matière scénographique minimale. Le rituel du toast à la santé du roi par les officiers, les échanges répétés des ordres entre les divers postes, disent l’étanchéité des codes et des rencontres entre les classes, officiers et marins. Les moments de chœurs, liés au travail ou à la guerre, flottent à la surface de la mer puis sont engloutis dans son royaume de silence. La Marine de sa Majesté est une grande muette. La petite veilleuse, fidèle servante, suspendue comme un fil à plomb ou un pendule, bat le cœur du temps. Quand elle s’éteint, après la pendaison de Billy Budd, évoquant un sacrifice rituel, le silence devient sépulcral.

Cette adaptation de la partition de Britten pour le Festival d’Aix-en-Provence 2025, fait de cette partition une épure, un manifeste questionnant à sa manière propre la puissance et la fragilité de la parole humaine. Elle se donne dans le creuset profond du silence, de la vacuité, où mensonge et vérité entrent en dialectique.
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Ce creuset est finalement celui de la liberté humaine, valeur qui traverse les productions de cette édition. Et nous y voilà embarqués…

