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L’Avare, intermezzo alla Veneziana à Rennes

COMPTE-RENDU – Vincent Dumestre et son Poème Harmonique redonnent vie à L’Avare du compositeur baroque vénitien Francesco Gasparini, sous la direction scénique de Théophile Gasselin.

Teatro Sant’Angelo de Venise, 1720 – L’Avare alla Gasparini

Dans les coulisses du Théâtre Sant’Angelo, l’effervescence règne avant la représentation. Je m’appelle Eva et je suis orpheline, j’ai été recueillie à l’Ospedale della Pieta où j’apprends le chant. Je suis là, vêtue de mon costume de Fiammetta la voix vibrante d’anticipation. Mon maître, Vivaldi, me glisse quelques mots d’encouragement, son regard bienveillant croise le mien. Je sens la pression monter, mais également la fierté de porter un rôle qui, bien qu’ancré dans une époque ancienne, résonne avec des aspirations modernes. J’ai été choisi pour un nouveau concept appelé intermezzi afin de divertir le public entre les actes des opéras seria.

Ce soir, c’est une version de L’Avare d’après Molière. Le sujet devrait plaire aux vénitiens réputés pour être des grippe-sous !

L’ancien directeur de l’orphelinat Francesco Gasparini est à l’origine du projet, tandis qu’Antonio Salvi, librettiste reconnu pour ses adaptations de pièces de Molière telles que « Le Bourgeois gentilhomme », s’est alors chargé de transformer le texte. Salvi a condensé la pièce originale afin de la rapprocher du style des canevas de la comédie italienne. Il imagine ainsi une intrigue resserrée : Fiammetta, une jeune veuve démunie, revient en Italie avec la ferme intention de s’emparer de l’argent de son voisin avare, le vieux Pancrazio. Pour parvenir à ses fins, elle se glisse dans sa maison en se faisant passer pour son frère jumeau imaginaire qui vient remplacer le valet renvoyé par Pancrazio.

Grâce à cette adaptation, la comédie de Molière est transformée en une farce vive et dynamique, où musique et théâtre s’entremêlent. La musique de Gasparini accentue le rythme effréné de la farce et offre une nouvelle dimension à l’œuvre originale. Cependant, l’innovation de Salvi se manifeste dans le rôle central de Fiammetta, qui porte un regard audacieux sur la condition féminine. Dotée d’une intelligence vive et d’une volonté affirmée, elle mène le jeu sans se laisser guider par l’amour, mais bien par la ruse, à l’image d’une authentique courtisane vénitienne. Le rôle me plaît vraiment et je suis prête à donner le maximum pour ne pas décevoir mon maître de musique.

Ecco ! c’est à moi. Le célèbre ténor Antonio Barbieri vient de sortir de scène sous les acclamations, mes comparses de commedia dell’arte envahissent le plateau pour installer rapidement le décor. Les musiciens prennent place sur une estrade.

Les spectateurs manifestent bruyamment leur surprise entre curiosité, impatience et scepticisme mais lorsque les lumières s’atténuent et que la musique s’élève, je me laisse porter par la magie du moment et oublie toute cette agitation. Entre les actes, les intermezzi de Gasparini font rire et ravivent l’ambiance, apaisant les tensions du public. Je me dis que l’art, parfois, est la plus belle des réponses aux excès et aux critiques.

Opéra de Rennes, 2026 – L’Avare alla Dumestre

Un facétieux zani (interprété par le mime Stefano Amori), personnage emblématique du théâtre italien et de la commedia dell’arte, apparaît soudain et attire l’attention de l’audience, éclairant une vieille servante à la lanterne, évoquant certains tableaux en clair-obscur du Caravage. Une note « bourdon » à la vièle accompagne une complainte populaire en guise d’introduction. Ces chansons typiques du sud de l’Italie interviennent à deux autres moments, chantés avec une grande expressivité par Serge Goubioud grimé en vieille nourrice, favorisant ainsi la fluidité des changements d’acte et renforçant le propos dramaturgique. Ainsi, les trois intermezzi fragmentés écrits par Gasparini sont-ils réunis en un spectacle homogène et continu. Lorsque le rideau s’ouvre, les spectateurs découvrent une douzaine de musiciens placés sur une estrade, dirigés discrètement par Vincent Dumestre à la guitare baroque. Sur l’autre partie de la scène se trouve la maison de Pancrazio, agencée comme un amas hétéroclite de meubles et d’objets divers. Les costumes se distinguent par leur finesse, agrémentés d’une pointe d’originalité : une robe à panier noire pour la veuve, une version rose poudrée pour la mariée, un habit de valet pour le jumeau imaginaire, et un costume bien patiné pour Pancrazio. Parmi les éléments significatifs figurent la moretta, masque traditionnel des femmes vénitiennes et la fraise à l’antique portée par l’avare, référence au texte de Molière.

Le public se laisse emporter par la musique, interprétée avec finesse et dextérité par les musiciens du Poème Harmonique, dans la mise en scène rythmée et élégante de Théophile Gasselin ainsi que par les interprètes. Le chant syllabique permet au texte de demeurer tout à fait compréhensible, même lorsque quelques mots en français sont insérés, comme dans l’exemple où Fiammetta complimente Pancrazio en le comparant à « un Parisien », une référence subtile à la scène du maître à danser dans Le Bourgeois gentilhomme. Les airs populaires à caractère plaintif s’entrelacent avec les récitatifs, les arias da capo et les duos, enchantant l’auditoire. Victor Sicard incarne Pancrazio avec une voix de baryton ample et éclatante, projetée avec assurance ; il devient de plus en plus « agitato » jusqu’à atteindre un état de « furioso » lors de la scène où il cherche sa cassette, soulevant l’enthousiasme général. Eva Zaïcik, quant à elle, offre une Fiammetta espiègle et pleine de ressources. Sa voix de mezzo-soprano solide et nuancée lui permet de jouer les différents rôles avec aisance, allant jusqu’à faire vibrer la salle dans l’air pastiché « Agitata da due venti » extrait de Griselda de Vivaldi pour se moquer de l’état similaire de Pancrazio.

Venise, 1723 : Querelle de bouffons

La représentation agrémentée des intermezzi écrits par Gasparini rencontra un franc succès au Teatro Sant’Angelo, le bouche-à-oreille fonctionnant efficacement et même Marcello, le critique acerbe auteur du pamphlet « Il teatro alla moda », se laisse tenter par une représentation. Eva est devenue une diva.

Toutefois, au moment de régler les comptes, la rivalité entre Gasparini et Vivaldi refait surface. Gasparini réclame sa part, mais Vivaldi refuse, arguant qu’il a été plagié et qu’il pourrait à son tour demander des dommages et intérêts. Il rappelle également qu’il a prêté son théâtre et son élève préférée. Gasparini, piqué au vif, traite alors Vivaldi de …. « vieil avare ».

Enfin c’est ainsi que tout aurait bien pu se passer et qu’à cela ne tienne en tout cas, lors d’une reprise dans un théâtre napolitain se trouve un certain Pergolèse qui ne restera pas indifférent…

À Lire également : Atalia, quand l’oratorio prend Racine

Photos © Philippe Delval – théâtre de Caen

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