DISQUE – Retour aux sources du baroque italien avec cette Atalia de Gasparini, paru sous le label Chateau de Versailles Spectacles. Un oratorio inspiré de la tragédie de Racine. Pour une fois, ce sont les italiens qui nous piquent quelque chose, et pas l’inverse…
Une source, un Racine
Atalia de Gasparini, c’est une œuvre totalement inconnue, qui pour le mélomane relativement cultivé pourrait évoquer par son titre l’oratorio anglais Athalia de Haendel, directement composé à partir d’une traduction de la célèbre tragédie de Racine. L’ouvrage de Gasparini est-il lui aussi tiré du grand tragédien français ? Et bien oui, il s’agit même de la toute première adaptation de la célèbre pièce, l’ouvrage de Racine datant de 1691 et celui de Gasparini de 1692. Ce dernier fut sans doute donné au Collegio Clementino de Rome, où l’on jouait des pièces de Corneille et Racine traduites en italien. La création de l’oratorio de Gasparini eut lieu également deux ans après la fondation à Rome de l’Académie de l’Arcadie, cénacle littéraire en partie intéressé par la visée morale de la poésie dramatique, autre lien entre les préoccupations de Racine et celles des premiers auteurs d’oratorios italiens.
Le message moral, particulièrement martelé dans l’adaptation, est en partie renforcé par la condensation du texte, le livret étant réduit à quatre personnages au lieu de la vingtaine qui composent la tragédie. De nombreux choristes chez Racine – prêtres, lévites, suite d’Athalie, jeunes filles de la tribu de Lévi, tous chargés d’interpréter la musique de Jean-Baptiste Moreau –, une choriste en plus des solistes chez Gasparini afin de remplacer la soprano chargée d’interpréter la partie d’Athalie. Il s’agit donc avec l’adaptation musicale d’une vision presque chambriste d’un ouvrage initialement conçu pour un effectif bien plus important. Haendel, avec sa propre Athalia, allait revenir à des proportions plus imposantes.
Genèse baroque
Atalia, l’œuvre d’un compositeur d’une trentaine d’années, date de la période romaine de Gasparini, avant qu’il ne s’installe à Venise pour une bonne dizaine d’années, essentiellement consacrées à l’opéra. Composé à une période charnière de la musique italienne, il marque la synthèse entre le style romain post Stradella et le style vénitien tardif. Encore très marqué par l’influence du récitatif cher à Monteverdi et Cavalli, il se montre particulièrement innovant dans l’utilisation de la forme ABA pour les arias, celle qui allait s’imposer au cours du dix-huitième siècle pour tous les ouvrages lyriques italiens. Il utilise également les airs dans le style du concerto grosso, hommage sans doute à Corelli dont on suppose qu’il a présidé à la création de l’œuvre.
C’est d’ailleurs une sinfonia de Corelli qui se substitue ici à l’ouverture originale manquante. Autre influence de Corelli, l’accompagnement instrumental des airs, confié tantôt à l’orchestre, tantôt à la seule basse continue. Les pièces vocales, souvent précédées d’une brève ritournelle instrumentale, sont généralement très courtes, ce qui accélère le rythme de l’action et renforce l’effet dramatique des scènes. Parmi les moments marquants de l’ouvrage, on notera le duo « Son tiranna / Ed io constante » qui caractérise le combat entre le désir de pouvoir d’Athalie et la sagesse exprimée par le général des armées Ormano, et l’on retiendra également le monologue d’Athalie « Ombre cure suspetti », équivalent dramatique du célèbre songe « C’était pendant l’horreur d’une profonde nuit ».
Bastien Raimondi : la révélation
Pour être totalement convaincant, il aurait fallu que l’enregistrement bénéficie d’une distribution irréprochable. Si elle est une Athalie impérieuse et autoritaire dans ses intentions musicales, la soprano Camille Poul souffre malheureusement d’une diction italienne approximative et d’un manque de précision dans les attaques et dans les vocalises qui la disqualifient pour un rôle sur lequel tout repose. À ses côtés, le baryton Furio Zanasi montre en Grand Prêtre une voix quelque peu usée mais sa musicalité et sa diction impeccable rachètent largement le manque de fraîcheur vocale. Dans le rôle de la Nourrice du petit Joas, Mélodie Ruvio fait valoir un beau mezzo bien timbré qui fait merveille dans ses différents airs.
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Le ténor Bastien Raimondi, avec son timbre frais et clair, est la révélation de cet enregistrement. Dans le rôle du militaire chargé de rallier Athalie à la voix de la raison, il trouve des accents très convaincants qui rendent parfaitement justice à ce rôle tout à fait central dans cette adaptation musicale. En charge de la supervision de l’édition du manuscrit de la partition mais aussi de la transcription et de la traduction du livret, le chef Emmanuel Resche-Caserta a également dû recomposer l’instrumentation de la partition et lui trouver les bonnes couleurs et les bonnes dynamiques. Il parvient à insuffler aux musiciens de l’Ensemble Hemiolia toute l’énergie et tout l’enthousiasme qui conviennent pour la découverte d’une partition riche et stimulante, qui fait prendre conscience de la valeur d’un compositeur encore trop peu connu dont beaucoup d’ouvrages sont à ressusciter et à faire entendre. À bon entendeur…
Pourquoi on aime ?
- Parce que c’est une œuvre inédite
- Parce qu’elle fait découvrir un maillon manquant entre Monteverdi et Vivaldi
- Parce qu’elle s’appuie sur un grand classique de la littérature française
- Parce qu’elle marque un lien très fort entre les cultures française et italienne
C’est pour qui ?
- Les amoureux de l’opéra et de l’oratorio baroques
- Les mélomanes à l’affût de nouveautés
- Les amoureux de Racine

