COMPTE-RENDU — Ce lundi 27 juillet, dans le cadre du Festival de Musique de Menton, le Palais de l’Europe accueillait le concert des lauréats de la Fondation Gautier Capuçon. À peine installés sur scène, Léo Ispir prend pourtant le micro pour une annonce inattendue : si le public tient le programme entre les mains, mieux vaut ne pas le regarder. « On a tout changé. » Les rires éclatent dans la salle. Avant même la première note, les deux frères donnent le ton : ce concert ne suivra aucune trajectoire prévue.
La liberté avant la perfection
Cette liberté ne s’exprime pas seulement dans le nouvel ordre des œuvres. Tout au long de la soirée, Léo et Luka Ispir prennent régulièrement la parole pour raconter les partitions qu’ils s’apprêtent à jouer, leurs histoires et leurs contextes. Le récital prend alors des allures de conversation, loin du cérémonial parfois figé des concerts classiques.
Le Duo en sol majeur de Mozart ouvre finalement le programme avec un souffle irrésistible. Les deux frères y affichent une énergie débordante, immédiatement prolongée dans le troisième mouvement de la Sonate de Ravel, où ils embrassent pleinement l’exaltation de l’écriture. Plus tard, avant le Duo de Zoltán Kodály, ils évoquent une œuvre composée aux portes de la Première Guerre mondiale, nourrie des rythmes et chants populaires hongrois dans une démarche qui rappelle les recherches de Bartók. La partition est redoutable. Quelques notes aiguës du violon échappent parfois à une justesse irréprochable, mais ces rares fragilités semblent presque secondaires face à un engagement qui, lui, ne faiblit pas.

Jouer sans retenue
Le sommet de cette prise de risque arrive avec la Passacaille de Johan Halvorsen d’après Haendel, œuvre choisie pour préparer leurs concours. La virtuosité y est vertigineuse, la vitesse presque incontrôlable. Quelques imperfections apparaissent, inévitables dans une partition aussi exigeante, mais elles ne ralentissent jamais l’élan des deux musiciens. Ils jouent comme un train lancé à pleine vitesse, préférant conserver l’intensité plutôt que rechercher une prudence qui ferait perdre toute la fougue de leur interprétation.

Cette même spontanéité réapparaît au moment des bis. Les deux frères demandent d’abord au public s’il préfère entendre Bach ou Ravel. Le prélude du premier, initialement prévu en ouverture, retrouve finalement sa place, avant que le dernier mouvement de Ravel ne fasse exploser une dernière fois l’énergie du duo. Le concert s’achève exactement comme il avait commencé : en refusant de suivre le programme.

Deux frères après deux frères
Au-delà de la prestation musicale, difficile de ne pas penser à l’histoire des lieux. Il y a vingt-six ans, Gautier et Renaud Capuçon se produisaient eux aussi dans ce Festival. Aujourd’hui, grâce à la fondation créée l’un des deux, deux autres frères y écrivent à leur tour un chapitre de leur parcours.
Les Ispir n’ont sans doute pas encore l’expérience de leurs prestigieux prédécesseurs. Ils possèdent en revanche une qualité plus difficile à préserver avec les années : une jeunesse lumineuse qui préfère parfois le risque à la sécurité. Ce soir-là, ce sont moins les quelques imperfections que cette liberté de jouer qui restera en mémoire.
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