COMPTE-RENDU – À l’heure de se pencher déjà vers ses prochaines réjouissances estivales, le Festival de la Vézère propose de tourner la page de l’hiver avec un concert consacré à Schubert et donnant à entendre un épatant quatuor. Qui porte haut les couleurs de Franz.
Quatre moins une plus un qui font deux. Comment ? Le compte n’est pas bon ? Que nenni : il l’est totalement ! Car si le Quatuor Zaïde, en ce soir de concert au Théâtre de Brive-la-Gaillarde, vient finalement sans sa violoncelliste Juliette Salmona (retenue par un heureux événement), cette dernière est remplacée par sieur Stefan Hadjiev, qui permet au quatuor de pouvoir venir à bout des deux œuvres de Schubert ici programmées.
C’est plus clair ? Et qu’importe les comptes de toute façon, car ici, ce sont les bons amis qui font tout. Stefan Hadjiev au cello donc, Charlotte Maclet et Leslie Boulin Raulet au violon, et puis Céline Tison à l’alto, une formation tout de sombre vêtue qui se frotte à deux masterpieces du répertoire de musique de chambre. Et que joue un quatuor ? Des quatuors bien sûr ! Ce qui tombe bien : en la matière, la production « schubertienne » a été plutôt fertile, à tel point que c’est bien à l’auteur de la Truite que les Zaïde ont décidé de consacrer leur dernier album, baptisé Franz, tout simplement, qui a suivi Ludwig et Amadeus, deux autres opus dédiés à qui l’on devine aisément.
Doux ce Franz
Et comme il est doux, ce Franz, quand il est joué par des instrumentistes qui connaissent si bien leur affaire. En cette soirée gaillarde, c’est ainsi le fameux quatuor Rosamunde qui se fait d’abord entendre, et tout est déjà là dès les premières notes d’un Allegro qui, comme demandé, ne donne pas dans le Troppo : puissance des coups d’archets, lyrisme dans le phrasé, croches et doubles croches à la rythmique implacable, élans passionnés, la palette est large. Il y a surtout, chez les membres de cet ensemble adoubé par queen Martha Argerich, cette manière de jouer l’un et l’une pour l’autre, d’échanger un regard, un geste, un sourire, pour avancer ensemble et décrire une même émotion, de pareils sentiments. Lesquels donnent dans la mélancolie, d’abord, puis dans une forme de révolte, avant cet Andante et ce Menuetto plus chantants, avant que l’Allegro final ne dise quelque chose d’une joyeuse résignation, d’une forme de fatalisme sur lequel il conviendrait de danser malgré tout. Et s’ils ne dansent point, les instrumentistes ne manquent pas ici de battre la mesure du pied, à l’occasion, manière de se coordonner davantage encore, même si l’harmonie semble ici toute naturelle, qui plus est avec ce violoncelle dont on peine à imaginer qu’il est, au fond, un « joker ». Joker de luxe, alors.

Et c’est d’ailleurs plus qu’un joker qu’abat l’effervescente formation en deuxième partie de concert : La Jeune fille et la Mort, autre chef d’œuvre du répertoire pour quatuor signé Schubert. Plus qu’une partition, un dialogue entre l’humain et l’au-delà, comme la quête effrénée d’une survie rendue chimère par la faucheuse, un propos tout en fatalisme dont l’essence est ici dépeinte avec tout l’expressivité et l’ardeur requises. Ainsi, dès ce double forte initial, dans l’Allegro, avec ce motif entêtant joué aux quatre pupitres, le ton est donné, orageux, tempétueux, et seuls quelques pianissimi parfaitement dosés offrent comme une respiration à la « fanciulla ». Vient ensuite cet Andante, où tout n’appelle alors que le silence, l’introspection intérieure, à l’instant d’entamer un Scherzo comme un retour aussi brutal qu’éphémère à la vie, avant que la course folle de la mort ne reprenne de plus belle. Une mort qui invite la fillette à venir dormir dans ses bras, laquelle semble vouloir le faire Presto dans cet ultime mouvement marqué par les ultimes clameurs d’un combat pour la vie qui semble plié d’avance.
Mais c’est surtout la musique qui triomphe ici, et la poésie des notes avec, dans ce concert conclu par une transcription pour quatuor du lied Le roi des Aulnes (Erlkönig, en allemand).« Viens cher enfant, viens avec moi », chantent alors les instrumentistes à des spectateurs qui, enfants ou non, se laisseraient à vrai dire bien tenter, assurément charmés par les membres d’un quatuor qui avec son Schubert, n’a certainement pas fait chou blanc.

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