AccueilSpectaclesComptes-rendus de spectacles - LyriqueLes toujours plus mystérieuses voix bulgares à Bozar

Les toujours plus mystérieuses voix bulgares à Bozar

COMPTE-RENDU — Le Mystère des voix bulgares investissent la scène Henry Le Bœuf à BOZAR. Ce chœur féminin légendaire, couronné d’un Grammy Award en 1989, continue de fasciner bien au-delà de ses origines par la puissance de ses interprétations a cappella.

Dès ses premières années, le chœur suscite un véritable choc d’écoute, une fascination qui dépasse largement les frontières de la Bulgarie. La rencontre avec Marcel Cellier s’avère décisive : cet ethnomusicologue suisse, sillonnant l’Europe de l’Est en pleine guerre froide, est le premier à enregistrer ces chants et à les publier en 1975 sur son propre label. Il faut toutefois attendre une dizaine d’années pour que le phénomène prenne une ampleur inattendue, lorsque le label 4AD leur offre une visibilité internationale, consacrée par le Grammy Award for Best Traditional Folk Recording en 1989 pour leur deuxième album.

Les mystères d’un chant

On a beau voir les lèvres s’animer, les regards complices et les mains liées, on peine à saisir la technique vocale : le son semble tenir au-dessus d’elles, suspendu. Certaines chantent dans l’ensemble depuis cinquante ans, et l’on perçoit une sagesse née de la transmission entre anciennes et nouvelles. Les chants s’enchaînent en groupe, duo ou quatuor, autour de thèmes simples — amour impossible, désir d’enfant, joie du mariage. Sans toujours comprendre les textes, le public réagit : rires, visages surpris, applaudissements chaleureux.

Le mariage de l’Orient avec l’Occident

Face à l’enthousiasme du grand public et du monde de la musique, Kate Bush engage directement des chanteuses du chœur, réunies au sein du Trio Bulgarka, pour enrichir ses albums The Sensual World et The Red Shoes. D’autres artistes, comme Cocteau Twins ou Gorillaz, s’en inspirent plus indirectement, tandis que U2, Drake ou Ibeyi reprennent ou détournent certains motifs.

Autre fan, l’australienne Lisa Gerrard a positionné sa voix pour s’approcher de la particularité bulgare pour son groupe mythique Dead Can Dance, et s’est même associée à l’ensemble pour le projet BooCheeMish.

Impossible d’évoquer les influences des voix bulgares sans passer par le manga Ghost in the Shell 2 : Innocence et sa parade imaginée par Kenji Kawai. On y retrouve ces voix longues, ouvertes, suspendues, ponctuées de clochettes aux sonorités japonaises. Une tradition d’Europe de l’Est y rencontre un imaginaire japonais dans un décor taïwanais. C’est sans doute là leur force : ces voix ne traversent pas seulement les cultures, elles les absorbent et les transforment, jusqu’à créer un espace sonore où les frontières s’effacent.

Pourquoi ça sonne comme ça ?

Le chant bulgare tel qu’il est pratiqué par Le Mystère des voix bulgares repose sur une émission vocale dite à gorge ouverte, proche du bâillement. Cette posture produit un timbre très franc, dépourvu de vibrato, à l’opposé de la tradition lyrique occidentale qui valorise une émission arrondie et modulée. Ici, la voix est droite, jetée depuis les poumons et mise à nue. Ça sonne direct, immédiat, pur et honnête.

À cette émission vocale s’ajoute une organisation harmonique qui mobilise des intervalles rapprochés. Dans de nombreux systèmes musicaux occidentaux, ces intervalles sont considérés comme instables ou dissonants et sont généralement résolus rapidement. Dans le cas du chant bulgare, ils sont au contraire maintenus. Les voix se superposent de manière à créer des tensions sonores continues, des frottements qui ne cherchent pas à disparaître mais à s’installer dans la durée.

La voix des femmes

La centralité du chant féminin dans la culture bulgare constitue un élément historiquement attesté. Dans les sociétés rurales, les femmes occupaient une place essentielle dans la pratique vocale collective. Elles chantaient lors des mariages, des travaux agricoles, des rituels saisonniers, participant ainsi à la transmission des récits et des savoirs. Ces chants étaient généralement exécutés sans accompagnement instrumental, ce qui renforçait leur dimension communautaire.

Pour finir, impossible de ne pas parler des voix bulgares sans mentionner la bande son de la série télévisée Xena la guerrière. Le compositeur Joseph LoDuca a basé le thème principal sur le chant traditionnel « Kaval Sviri ». Quoi de mieux comme ode à la femme ?

À Lire également : ÖRÖM, à chœur-joie

Photo de Une : Capture d’écran du live KEXP

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