AccueilA la UneSchubert par John Gade, un sablier noir et blanc

Schubert par John Gade, un sablier noir et blanc

DISQUE – Enregistrer la dernière sonate de Schubert à l’âge de vingt-deux ans, d’un seul tenant et sans montage, semble relever d’un pari sur le temps, matérialisé par le grand sablier qu’est le piano.

La jeunesse de John Gade – tout juste sorti de ses classes au Conservatoire de Paris – retourne alors le sablier de la maturité Schubertienne. L’interprétation de sa dernière sonate pour piano, avec ses divines longueurs et ses répétitions digitales obsédantes, autant de grains de sable ou de perles d’un goutte-à-goutte, laisse le temps s’écouler. Noir d’un côté, accents assénés, blanc de l’autre, ornementations délicates, ses contrastes relèvent d’un parti pris, d’un art de l’improvisation, qui cherche à saisir la densité de l’instant présent.

Tombée du jour

La D.960, à l’historique testamentaire, est abordée par John Gade comme le mouvement même de la vie, porté par les notes répétées dont Schubert motorise ses œuvres, notamment les plus longues. Le pianiste les entretient, selon un toucher différencié d’un mouvement à l’autre, pour les faire, coûte que coûte, avancer, métaphore même de l’existence du compositeur. La note répétée est le grain de sable qui semble porter, voire engendrer l’harmonie, tout en l’enveloppant, non sans avoir souligné les dissonances discrètes de l’écriture schubertienne. Puis elle semble s’expanser vers un grondement grave qui ouvre, sous les doigts parfois rugueux et fougueux du jeune pianiste, une faille dans la terre froide du clavier. Le temps s’écoule, rattrapé par des silences nets, appuyés, éloquents, tandis que le legato, grenu, est fondé sur la résonance, en particulier dans les thèmes vigoureux. Ailleurs, un mélodisme s’appuie davantage sur la digitalité, pour chanter à la manière du Lied et de son souffle organique à la conquête subtile des cimes mélodiques. Ailleurs encore, les notes piquées surgissent, délicates ou brutales, effleurées ou offensives. D’un mouvement à l’autre, le sablier semble se renverser, au point de retournement de la musique. Alors, la note répétée devient une basse obstinée intérieure, à la manière de Bach, notamment dans le deuxième mouvement. En émanent avec une assurance assumée les degrés fondamentaux de la tonalité, une certaine cadentialité du discours, troublée par quelques modulations, le majeur et le mineur semblant s’engendrer l’un l’autre.

Lever de lune

Gade ne cherche pas à lisser ces oppositions ; il explore la nature de leurs tensions. Deux ampoules d’un sablier noir et blanc qui ne communiquent que par un étroit goulot. D’où la dimension instinctive, fragile, accidentée du jeu, lancé d’un seul jet, tel une longue improvisation. John Gade écrit dans le livret que « Schubert, c’est le temps qui passe, le compte à rebours d’une horloge qui saigne goutte à goutte », ce dont sa conception témoigne. De mouvement en mouvement, le temps se métamorphose, la goutte change de nature : goutte d’eau dans le Molto moderato, goutte de sang dans l’Andante sostenuto, goutte de sueur dans le Scherzo, goutte de rosée dans l’Allegro, ma non troppo

Pourquoi on aime

  • Pour l’élan interprétatif de la jeunesse et son kaléidoscope schubertien.
  • Pour l’enregistrement sans montage, entre prise de risque et interprétation feinte.
  • Pour la conception assumée des contrastes poussés à l’extrême.

C’est pour qui ?

  • Pour ceux qui aiment les œuvres dépoussiérées.
  • Pour ceux qui ont le goût du risque.
  • Pour ceux qui préfèrent les sabliers aux horloges.
À Lire également : Que la force soit avec vous, Elisabeth Leonskaja

Sur le même thème

1 COMMENTAIRE

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

Vidêos Classykêo

Articles sponsorisés

Nos coups de cœurs

Derniers articles

Newsletter

Twitter

[custom-twitter-feeds]