INTERVIEWS – Bruno Bouché, Directeur du Ballet de l’Opéra national du Rhin – Centre Chorégraphique National de Mulhouse, a préparé au mieux l’accueil de Chrysoline Dupont à la direction générale de l’Opéra national du Rhin : ils nous présentent ainsi leurs projets et saison 2026/2027, joignant le geste à la parole et à la musique.
Cet article est l’un des deux volets du diptyque de présentation du projet et de la nouvelle saison de l’Opéra national du Rhin : votre lecture se poursuit sur Ôlyrix pour un long-format lyrique…
Bruno Bouché, vous êtes Directeur du CCN•Ballet de l’Opéra national du Rhin depuis 2017, mandat dont l’échéance était prévue en 2027 mais qui a donc été marqué par la crise Covid en raison de laquelle vous aviez demandé un prolongement. Avez-vous eu une réponse à ce sujet ?
Bruno Bouché : « J’ai reçu des signaux positifs sur cette question, notamment en vue d’un potentiel renouvellement exceptionnel en tant que directeur du Centre chorégraphique national pour deux à trois ans (à compter de 2027). Cette demande était déjà motivée par l’envie de poursuivre le travail avec Chrysoline, ainsi que par les transformations du bâtiment qui se profilent à Strasbourg : le fait de disposer d’un projet déjà structuré au sein de l’institution constitue un atout.
Enfin, je travaille à la reconnaissance internationale de la compagnie, une dynamique qui a été fragilisée par la crise du Covid et la crise économique. J’ai encore envie de poursuivre le développement de ce projet, de ses lignes artistiques et de ses richesses, à travers l’opéra, des spectacles pluridisciplinaires et des comédies musicales… »
Chrysoline Dupont : « Très vite, avec Bruno, nous avons envisagé comme une évidence des projets croisés et une entente artistique au bénéfice de l’institution, en cohérence avec le message qu’elle porte. Dès ma candidature, j’avais souligné les synergies et le potentiel commun, fondés sur l’équilibre, la confiance, le dynamisme et l’audace, notamment à travers la programmation confiée à de jeunes artistes chorégraphes ou metteurs en scène. Nous partageons également la volonté de défendre la création tout en continuant à proposer du grand répertoire à notre public. Ces richesses constituent aussi des points d’équilibre. »
Avez-vous des regards croisés sur les programmations lyriques et chorégraphiques ?
Bruno Bouché : « Oui, et cela m’intéresse beaucoup. Dans le domaine lyrique, j’apprends énormément, je suis très sensible aux choix de mises en scène, je nourris mon regard sur la relation à l’espace. J’ai beaucoup appris à travers la richesse des propositions musicales et la programmation d’Alain Perroux. Chrysoline m’a également encouragé à poursuivre le développement de mon travail de chorégraphe et de créateur. Cela contribuera à redonner un nouvel élan à ma direction. Nous partageons la vision d’une programmation comme un geste artistique et comme un engagement. »
Bruno Bouché, vous êtes donc directeur du CCN et du Ballet, qu’est-ce que cela change dans les liens entre ces entités, et pour la maison au global ?
Bruno Bouché : « Les liens ne cessent de se préciser et de se nourrir. Ce Centre chorégraphique national a été institué ainsi en 1985 et les missions de ces scènes se sont largement développées depuis. Nous avons, de surcroît, la singularité d’être le seul CCN au sein même d’une maison d’opéra. Cela nous permet et nous invite à déployer des actions riches et plurielles, en articulant les dimensions sociales et artistiques autour de la force de ce label. Cela nous donne aussi, très concrètement, des moyens à la hauteur de nos ambitions en matière d’éducation artistique et culturelle ainsi que pour accueillir des résidences, dans une dynamique de production et de coproduction avec des compagnies et des maisons partenaires.
Ces liens entre le CCN et le Ballet contribuent aussi à déconstruire cette image de l’artiste de danse très centré uniquement sur son activité physique : ils permettent de s’ouvrir au monde, d’être un artiste citoyen. »
Chrysoline Dupont : « Avoir cette compagnie de 32 danseurs au sein de la maison constitue une source d’énergie très forte et un véritable moteur pour le projet. Cela permet d’amplifier l’action de l’Opéra national du Rhin et d’en renforcer la dynamique d’ensemble. »
Quels sont les parcours des danseurs au sein de la maison, et comment leurs suites de carrière sont-elles gérées ?
Bruno Bouché : « Nous sommes une compagnie tremplin pour les carrières des danseurs qui nous rejoignent. Ils représentent plus d’une dizaine de nationalités et viennent parfois pour quatre ou cinq ans, afin de lancer ou poursuivre leurs parcours, et rejoignent ensuite des compagnies internationales de plus grande envergure encore. Notre cœur de compagnie est constitué d’une quinzaine de danseurs, pour certains présents depuis le début de mon mandat, en 2017. Ils restent et accèdent donc à un contrat à durée indéterminée au bout de six ans. Nous avons même mis en place un dispositif de reconversion — ce qui n’est pas le cas dans toutes les compagnies — car les danseurs ne peuvent pas exercer aussi longtemps que dans le régime général. Nous les accompagnons ainsi vers une formation diplômante, en maintenant leur rémunération pendant un an, à condition qu’ils aient passé une dizaine d’années au sein de la compagnie. »
Chrysoline Dupont : « Cela témoigne de l’attention portée par l’institution aux enjeux sociaux et au devenir des salariés et collaborateurs de la maison. »
Bruno Bouché, la saison chorégraphique s’ouvrira sur Le Mur, création confiée à la chorégraphe Mathilde Monnier et à la compositrice Ève Risser, pourquoi ce choix ?
Bruno Bouché : « Il reste un grand travail à faire pour donner aux créatrices toute la place qu’elles méritent, et leur ouvrir les portes de nos institutions. Ce choix reflète ce geste, d’une manière revendiquée et avec fierté. Ève Risser avait envie de travailler avec l’Opéra national du Rhin, et c’est alors Alain Perroux, prédécesseur de Chrysoline Dupont, qui l’a orientée vers le ballet. Nous souhaitions pouvoir ainsi créer un projet en lien avec le Festival Musica : c’est une première pour le Ballet. Et cela fait longtemps que je souhaitais porter un projet avec Mathilde Monnier. Son regard sur la création contemporaine est radical : je souhaitais que les artistes du Ballet puissent traverser sa vision et sa manière singulière d’explorer, à chaque création, des concepts différents.
Ève et Mathilde ont commencé à “cheminer” ensemble, et la notion du mur est venue très vite. Ce mur sera symbolisé au plateau, il sera sonorisé et la musique sera pour deux pianos : le spectacle sera donc très percussif ! »
Comme vous le disiez dans l’article Ôlyrix, vous reprenez Les Ailes du désir en résonances avec Le Paradis et la Péri de Schumann dans la programmation lyrique. Pourquoi ce choix ?
Bruno Bouché : « C’est un choix artistique qui est aussi un choix pragmatique, celui d’une reprise d’une chorégraphie que j’ai signée, au service d’une réappropriation d’un classique d’un autre art – le film de Wim Wenders. Depuis le début de mon mandat, il y a huit ans, nous constituons un répertoire pour la maison, et c’est une pièce que j’ai envie de retravailler, car j’avance aussi dans mes visions de créateur. Nous avons présenté cette pièce au Théâtre du Châtelet il y a trois ans, et je crois que les publics auront plaisir à la redécouvrir, d’autant qu’une partie du public alsacien ne l’a pas encore vue. Je souhaitais également assumer la forme d’un ballet en deux actes : un ballet d’aujourd’hui, nourri des apports de la danse et de la théâtralité contemporaines, combinés au langage académique. »
Que souhaitez-vous creuser dans cette pièce à l’occasion du nouveau travail que vous ferez pour la reprendre ?
Bruno Bouché : « Je souhaitais avoir un travail très individuel avec les interprètes sur des qualités et des signatures chorégraphiques, car cette pièce comporte plusieurs moments d’improvisation. J’ai surtout envie de retravailler toute la partie abstraite pour la rendre encore plus vivante et actuelle et aller un peu plus dans la radicalité. »
En écho avec L’Amour des trois oranges côté opéra, le spectacle famille côté ballet sera Carnaval des animaux, de quoi cette proposition se compose-t-elle ?
Bruno Bouché : « C’est le titre de notre projet qui réunit deux grandes partitions : Histoires naturelles de Ravel et Le Carnaval des animaux de Saint-Saëns. J’aime demander à de jeunes chorégraphes émergents de se confronter à de grandes partitions, mais aussi de les transformer. La musique sera recréée par les compositeurs Jonathan Soucasse et Davidson Jaconello pour deux propositions chorégraphiques : celle d’Édouard Hue, issu de la danse hip-hop et désireux de travailler avec le langage académique des danseurs ; et celle du duo Věra Kvarčáková – Jérémy Galdeano, lauréats du concours de chorégraphes de ballet mené avec le CCN Ballet de Biarritz de Thierry Malandain et le Ballet de l’Opéra national de Bordeaux. Le résultat sera inspiré de La Ferme des animaux d’Orwell, une forme de dystopie mais dans un vrai imaginaire, avec des costumes très travaillés pour figurer toute la diversité des animaux. »
Le festival Arsmondo aura pour thématique « Et pourtant je m’élève », en quoi cette thématique correspond-elle à la création que vous y présenterez : L’Été ?
Bruno Bouché : « Dans mes échanges avec Chrysoline, j’ai perçu une ouverture à la question sociale et sociétale, ainsi qu’un encouragement à développer mon travail. J’ai ainsi pu évoquer ce projet très sensible sur lequel je travaille depuis quelque temps. J’ai envie de revenir au plateau pour exprimer quelque chose de très intime autour de traumatismes personnels, qui relèvent aussi du fait de société, comme l’a encore montré récemment la Commission d’enquête de l’Assemblée nationale sur le traitement judiciaire des violences sexuelles et incestueuses. Le festival Arsmondo abordera la question des traumatismes, et ce spectacle pourra en explorer les enjeux de résilience, la possibilité d’exister et de dire, face à ce qui peut parfois écraser tout un être. Je reviendrai au plateau après plus de dix ans, dans une forme intime, qui lui permet à la fois de conserver cette dimension et de voyager. Je serai accompagné de la comédienne Clémence Boué et du metteur en scène Romain Gneouchev, artiste complice de La Filature de Mulhouse, qui a notamment créé Une chose vraie, autour de la maladie dégénérative d’une jeune artiste rencontrée à l’école du Théâtre national de Strasbourg. Son travail de théâtre documentaire se distingue par sa lumière, sa pudeur et sa tendresse, comme un antidote à la violence.

Je veux ainsi faire le pari de la paix et apporter, avec humilité, une contribution aux prises de conscience de notre société. C’est aussi un regard porté sur l’ensemble de ma carrière et de ma vie, que j’ai choisi de consacrer à une forme d’expression par le silence, mais aussi par la réappropriation du corps. La singularité de ce travail, je l’espère, réside dans la manière de montrer ce que ces expériences produisent dans le corps. »
Vous proposez une programmation en tournée au long de la saison, est-ce une dynamique qui a vocation à s’accentuer ?
Bruno Bouché : « Oui, dans la préfiguration de saisons hors-les-murs, tout en jouant avec les contraintes et les plannings. Nous avons même voulu renverser le mouvement, avec Chrysoline, en imaginant pour le Ballet une création donnée sur une grande scène française et qui va ensuite venir jouer sur notre territoire. Nous allons le faire pour la première fois avec Sacre qui sera donné au Théâtre de la Ville à Paris en mai 2027 et la saison suivante à l’Opéra national du Rhin. Il s’agit d’un diptyque, avec deux figures iconiques dans le monde du ballet : Les Sylphides, que s’appropriera Tânia Carvalho, et le Sacre du printemps de Stravinski par Amala Dianor, une artiste contemporaine qui a, elle aussi, une vraie connaissance du ballet classique. »
Pourquoi son spectacle s’intitule-t-il Sacre 3940 ?
Bruno Bouché : « Il ne s’agit pas des années de guerre 1939-1940, mais de la somme de deux dates : 1913, année de création du Sacre du printemps, et 2027, année de création de cette pièce. Une manière de faire résonner les époques… et de nous projeter vers un futur, jusqu’à l’année 3940 au moins. »
Cet article est l’un des deux volets du diptyque de présentation du projet et de la nouvelle saison de l’Opéra national du Rhin : votre lecture se poursuit sur Ôlyrix pour un long-format lyrique…
Photo de Une : © Klara Beck

