COMPTE-RENDU – Et si Roméo et Juliette avaient survécu à leur tragédie ? Vingt ans de vie commune, un gosse et quelques séances de thérapie plus tard, les amants de Vérone mènent une vie finalement très banale comme la nôtre. Le chorégraphe britannique Ben Duke imagine ainsi une pièce courte entre le théâtre et la danse, portée par des répliques piquantes et des duos sensuels : une comédie conjugale légère et grinçante aux Abbesses.
Il fallait oser imaginer Roméo et Juliette, la quarantaine passée avec une petite fille Sophie dans un appartement parisien. Et oui les célèbres amants ont fui Vérone pour s’installer à Paris, où ils espéraient sans doute vivre d’amour et d’eau fraîche. Mais les années ont passé et leur couple va mal, très mal.
Ils sont là devant nous et ils ont déjà tous essayé : thérapie conjugale, hypnothérapie, kinésiologie, ayahuasca, sexologie… Nous, public du Théâtre des Abbesses, représentons désormais leur dernier espoir de sauver leur mariage, par la confession.
L’amour dure trois ans, même pour Roméo & Juliette
On est davantage du côté de Bergman avec Scènes de la vie conjugale que de celui de Baz Luhrmann, Romeo + Juliet, même si les clins d’œil à ce film culte sont omniprésents. Juliette rêve d’embrasser Leonardo DiCaprio et l’on assiste à une magnifique scène où Roméo tente de réveiller Juliette sur « I’m Kissing You », chanson devenue indissociable du film, en imitant la scène du baiser du Parc de Preljocaj. Bref, Ben Duke déboulonne le mythe romantique avec un humour so British, confrontant ses héros au quotidien et sa tragédie : les courses pour acheter du papier toilette, l’éducation d’un enfant, mais aussi une fausse couche, ou encore l’infidélité de Juliette. Exit les serments amoureux passionnés, place aux grandes désillusions du quotidien.

John Kendall et Emily Terndrup dévorent la scène, aussi convaincants comme danseurs. Elle, au bord du burn-out, rêve toujours et encore d’une vie à la hauteur de sa légende. Elle répète inlassablement la scène du suicide, cherchant les papillons dans le ventre des premiers jours. Lui semble avoir depuis longtemps renoncé au mythe de l’amour absolu. Après tout, comme il nous l’avoue lui-même, il ne se serait jamais réellement sacrifié pour Juliette. Il était en train de refermer la fiole de poison, quand elle s’est réveillée…
Pas de deux à deux pas du divorce
Quand les dialogues s’enlisent, que les disputes s’enveniment et que l’on ne sait plus très bien qui dit vrai, la danse est bien là. Leurs corps semblent chercher à construire une version commune, là où les paroles peinent à les réconcilier. Sur la Danse des chevaliers de Prokofiev, la passion amoureuse des débuts ressurgit dans un duo fusionnel et sportif. D’autres moments, plus doux, laissent entrevoir une réelle connexion qui les unit encore malgré les rancœurs.

En s’attaquant au mythe de l’amour absolu, Ben Duke fait valser les conventions romantiques et interroge notre besoin de croire aux passions éternelles. Derrière cette comédie légère se dessine une vérité plus tangible : aimer ne signifie pas nécessairement vivre une histoire extraordinaire, mais apprendre à vivre avec les défauts de l’autre et les petits tracas du quotidien. Bref, un théâtre dansé bourré d’humour qui se moque gentiment du romantisme sans jamais se prendre trop au sérieux.

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