AccueilSpectaclesComptes-rendus de spectacles - DanseEmpreintes à l’Opéra de Paris, un spectacle qui marque

Empreintes à l’Opéra de Paris, un spectacle qui marque

DANSE – Au Palais Garnier, Empreintes réunit deux créations pour une expérience immersive, qui interroge la mémoire du geste autant que la force des images. D’un côté Arena, fusionne corps et vidéo en live dans une compétition sous haute-tension ; de l’autre Étude impose un choc visuel hypnotique où des corps fantomatiques dansent jusqu’à l’épuisement. Une soirée parfois déroutante mais emportée par une seconde partie époustouflante. A ne manquer sous aucun prétexte !

A l’origine, il y a ce titre « Empreintes », le nom d’une marque laissée par contact (un corps moulé dans l’argile, une main pressée sur une surface) ou à distance (par la photo, la vidéo). Et c’est précisément là que s’imprime le point commun entre les trois chorégraphes : Jessica Wright et Morgann Runacre-Temple, venus du cinéma, et Marcos Morau, figure incontournable de la scène espagnole, formé à la photographie. Chacun à sa manière joue avec des empreintes visuelles et sonores qui viennent stimuler, troubler, déborder notre imaginaire pour une soirée qui décoiffe. 

Les corps sous l’emprise de la vidéo 

Le premier duo de chorégraphes, pour leurs débuts maison, nous plonge d’emblée dans un monde où l’IMAGE fait la loi. Arena met en scène une communauté imaginaire sous haute tension où chacun se bat pour exister, pour être vu, pour enfin se distinguer de la masse. Et dans cette compétition impitoyable de la visibilité, il n’y aura qu’un seul gagnant parmi un groupe de jeunes sportifs : le numéro 81, incarné avec une présence saisissante et animale par le danseur Loup Marcault-Derouard, suivi en permanence par la caméra de la danseuse Nine Seropian. 

La vidéo en live ne se contente plus d’accompagner la danse : elle fusionne avec elle et finit par la supplanter. Les danseurs enchaînent les figures acrobatiques comme dans une compétition, se dédoublent sur grand écran, disparaissent, réapparaissent. On ne regarde plus les corps sur le plateau car on fixe les écrans géants. La caméra fonctionne comme une loupe : elle pénètre l’intimité des danseurs, capte la sueur qui perle, la tension des muscles, le grain de peau, l’iris de l’œil. Quand le numéro 81 s’échappe en courant à travers l’Opéra, dévale les grands escaliers et revient sur le plateau, la caméra le suit, et nous avec, rappelant ces expériences théâtrales menées à l’Odéon ou à la Comédie-Française, où la vidéo en direct réinventait déjà le rapport à la scène.

Portée par une musique originale de Mikael Karlsson, déjà remarqué pour sa partition de Play, la pièce est esthétiquement puissante, conceptuellement intéressante. Mais il faut accepter ce triste constat : la technologie absorbe tout, les corps, les émotions et surtout la danse. Bref, on va dire que c’est une expérience immersive sous haute tension à vivre à Garnier portée par une troupe magnétique.  

Les corps à l’épreuve de la beauté et de l’usure

On risque de s’en souvenir longtemps. Étude, de Marcos Morau, appartient à ces pièces qui laissent une empreinte durable. Comme The Seasons’ Canon de Crystal Pite il y a une dizaine d’années, elle rappelle à quel point la danse contemporaine peut encore bouleverser. N’en déplaise à Timothée Chalamet. Un choc visuel tout simplement. 

Tout commence par la fin. Les applaudissements. La magnifique Laurène Lévy apparaît seule sur la scène de Garnier, poupée désarticulée en tutu vintage couleur chair, diadème, chaussettes d’un blanc déjà vieilli, bouquet de roses à la main. Elle salue. Elle semble épuisée, totalement vidée. Elle n’est plus que l’ombre d’elle-même, comme si elle avait déjà tout donné au public. On est touché avant même que la pièce commence vraiment.

Puis on remonte le temps : du salut final à l’échauffement à la barre d’étude. Lorsque le rideau de Garnier se lève, la danseuse n’est plus seule. Des dizaines de danseurs l’entourent, tous vêtus comme elle, mêmes fleurs sur les tutus, mêmes diadèmes, mêmes gestes répétés de façon mécanique. Trois rideaux se lèvent les uns après les autres. Les tableaux se succèdent sur la musique magnifique de Gustave Rudman. Une trentaine de corps couleur chair se rassemblent, s’agitent et se déploient autour d’une barre circulaire, une arène qui évoque immanquablement le Boléro de Béjart. Peu à peu, le groupe s’anime, se fond, se démultiplie. Les danseurs disparaissent pour ne former plus qu’un. On ne distingue plus personne. C’est d’une beauté à couper le souffle.  

Morau compose chaque image comme un tableau. Dans un espace épuré où l’ombre et la lumière deviennent matière chorégraphique, il convoque les codes du ballet classique : tutus, diadèmes, barre d’étude, révérences, applaudissement jusqu’à la présence même du lustre monumental du Palais Garnier. Mais c’est pour mieux révéler l’envers du décor : la fatigue, la répétition, l’usure silencieuse des corps. Un lustre gigantesque monte, descend, frôle le sol et tangue dangereusement vers les danseurs. Un miroir géant renvoie un moment au public son propre reflet, avant de tomber pour dévoiler le Grand Foyer dans toute sa splendeur, ce lieu habituellement réservé aux défilés. Scène et salle ne font plus qu’un. On passe de la fin au commencement, de la gloire à l’entraînement acharné, de la beauté de la danse à ce qu’elle coûte. Étude est une œuvre sur l’érosion de la beauté, une étude qui ne se termine jamais, et qui s’impose d’emblée comme l’un des grands chocs chorégraphiques. Bref, c’est à voir absolument.

À Lire également : Le Parc d’attractions, l’Envol avec Preljocaj à Garnier
Arena © Yonathan Kellerman OnP / Photo de Une : Étude
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