DANSE – Comme les grandes histoires d’amour, les grands ballets traversent le temps sans prendre une ride. Avec Le Parc à l’Opéra de Paris, Angelin Preljocaj le prouve une fois de plus. Dorothée Gilbert et Guillaume Diop y sont incandescents, animés par une ferveur amoureuse bouleversante. Et puis il y a ce baiser, peut-être le plus beau jamais chorégraphié.
Inspiré notamment de « La Princesse de Clèves » et des « Liaisons dangereuses », Le Parc, ce chef-d’œuvre intemporel déploie en trois actes le cheminement du désir : l’éveil, la conquête, l’abandon. Une mise en scène des jeux de l’amour et du hasard où, décidément, on ne badine pas avec les sentiments. Les décors de Thierry Leproust et les costumes d’Hervé Pierre plongent dans l’univers des fêtes galantes, tandis que la chorégraphie inscrit chaque geste dans notre époque.
Éveil du désir – On ne badine pas avec l’amour dans un jardin
Dans l’écrin d’un jardin à la française, de jeunes gens s’observent, se cherchent, s’esquivent … avant l’inévitable rapprochement. Sous l’œil amusé de quatre jardiniers avec des lunettes d’aviateur aux gestes d’automates, la jeunesse s’initie aux rituels amoureux à travers danses de cour et jeux enfantins – cache-cache, chaises musicales dans un libertinage espiègle teinté d’innocence. La magnifique Dorothée Gilbert engage alors un troublant badinage avec, en libertin, Guillaume Diop, après que celui-ci lui a subtilement dérobé sa chaise. Un premier amour frémissant et passionné qui ne demande qu’à éclore : les corps se frôlent à peine
La conquête à pas mesurés sous les crinolines
L’espace regorge ensuite de cachettes et le jeu devient plus intense. C’est le temps de la conquête, les femmes tombent la robe, les corps s’allègent et les jeux de cache-cache deviennent de plus en plus troublants quand les hommes les rejoignent. Les corps se touchent enfin, se défient, se repoussent et se caressent langoureusement dans une montée crescendo du désir.
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La chorégraphie installe un équilibre fragile entre contrainte et abandon, résistance et capitulation. Mais le pas de deux est douloureux. Dorothée Gilbert incarne une femme passionnée et fière, qui refuse de céder aux assauts d’un libertin aussi irrésistible qu’obstiné. Leurs mouvements traduisent ce combat intime d’une rare intensité : lorsqu’il la saisit brusquement, elle ne se dérobe pas de manière prévisible, mais répond par une lente poussée de sa tête. Ce geste mêle puissance et maîtrise de soi, instaurant un jeu de conquête et de résistance où aucun des deux ne triomphe vraiment. Rarement la danse aura traduit avec autant de justesse la tension charnelle d’un désir naissant.
Et enfin l’abandon jusqu’à ne plus toucher le sol
Le dernier acte bascule dans le royaume de la nuit, abolissant toute frontière. Somnambule, vêtue d’une simple chemise blanche, elle est portée, soulevée, manipulée par les quatre jardiniers, devenus silhouettes fantomatiques errant dans ce jardin imaginaire. Elle a franchi le seuil de l’abandon total, celui où toute résistance s’efface et le corps ne demande qu’à aimer. Vaincue, ou plutôt délivrée, elle est dévêtue de sa robe rouge et placée devant le libertin.
Alors s’élève l’Adagio du Concerto pour piano n°23 de Mozart, par l’Orchestre de chambre de Paris dirigé avec une infinie délicatesse par Zoé Zeniodi. Le dernier pas de deux arrive enfin – ce moment qu’on attendait tous, celui où l’on pleure à chaudes larmes. Magistrale, somptueuse, magnifique, hypnotique : cette étreinte révèle tout l’amour qui peut lier deux êtres. Les corps s’enlacent pour tournoyer dans un baiser sans fin. Le temps se suspend. Deux êtres fusionnent pour ne plus faire qu’un. Cette scène, devenue iconique, a traversé les frontières de l’Opéra : en 2011, Air France s’en empare pour sa campagne de pub, L’Envol avec Benjamin Millepied et Virginie Caussin reprenant ce pas de deux, dans le désert marocain. Les images sont devenues virales – preuve que la danse est un langage universel, capable de traduire l’amour sans un mot.
Trois décennies après sa création, Le Parc n’a rien perdu de sa puissance. Cette chorégraphie de l’amour, où la virtuosité technique rencontre l’abandon le plus total, garde une justesse qui bouleverse toujours autant. Et la question posée par Preljocaj continue de résonner encore et encore : « qu’en est-il aujourd’hui de l’amour ? »

