OPÉRA – L’Orchestre Symphonique de Montréal dirigé par Rafael Payare présente en sa Maison Les Noces de Figaro de Mozart réunissant Anna Prohaska (Susanna), Ildebrando D’Arcangelo (Figaro), et bien d’autres.
Un mariage, des problèmes
Organiser un mariage, c’est déjà compliqué. Organiser celui de Figaro et Susanna, c’est une catastrophe en quatre actes et en italien. Le Comte lorgne sur la mariée, la Comtesse pleure son mari, Cherubino aime tout le monde sans discrimination et Marcellina réclame Figaro en époux avant de découvrir qu’il est son fils, ce qui refroidit l’ardeur de tout le monde. Ajoutez des armoires, des déguisements, des papiers signés à minuit, et vous obtenez la journée de noces la plus chaotique de l’histoire de l’opéra. Pour guider le public dans ce labyrinthe, Madeleine Sarr assure la narration au micro sous le prisme du conte, sage décision, tant Da Ponte sème le désordre avec une générosité qui confine au sadisme.

Les voix commencent en coulisses
Comme tout bon mariage, la soirée démarre avec quelques couacs. Anna Prohaska, Susanna au timbre aquilin et tranchant, disparaît parfois sous la voix plus fournie d’Ildebrando D’Arcangelo : la mariée couverte par le marié, voilà qui est symboliquement discutable. Figaro compense avec un jeu scénique irrésistible : gesticulant, comédien, il évoque par moments Louis de Funès. La comparaison est aussi juste que saugrenue. Quelques faiblesses dans le bas de la tessiture au troisième acte trahissent une fatigue compréhensible : organiser son propre mariage chaotique, ça use et Mozart n’est pas de tout repos.
Avery Amereau débarque en Cherubino comme un boulet de canon : vibratos inconstants, voix instable, énergie débordante. Le chaos incarné, en somme, ce qui colle parfaitement au personnage. Elle se stabilise progressivement, les intervalles s’assouplissant d’acte en acte, comme si Cherubino lui-même apprenait en direct à se tenir. Masabane Cecilia Rangwanasha en Comtesse apporte au désordre ambiant une dignité blessée : timbre coloré et légèrement voilé, chant humble et contenu, attitudes chargées d’une idée savoureuse de la diva embourgeoisée qui regarde son mariage partir en fumée avec une élégance résignée.

Luca Pisaroni traverse les états d’âme du Comte entre colère, jalousie, amour, résignation, avec une voix veloutée et légèrement aérée. L’homme qui a semé le chaos finit par capituler avec une grâce inattendue. Dorothea Roschmann en Marcellina écrase gentiment Robert Pomakov en Don Bartolo : timbre mûr, plein, belles rondeurs dans les aigus, pendant que ce dernier peine à trouver sa justesse et se fait avaler par son alliée. Angelo Moretti brille en Basilio par un jeu espiègle et charmeur : le trouble-fête idéal, celui qui regarde le chaos avec un sourire satisfait. Et puis surgit Geoffroy Salvas en jardinier légèrement alcoolisé, prêt à faire éclater la supercherie dans un excès d’honnêteté faussement grossière. Gaffeur et explosif, il présente une ligne vocale d’une grâce déconcertante.

Maître de cérémonie en chef
Rafael Payare dirige avec une générosité physique totale : bras tendus, épaules remontées, dos courbé dans les passages subtils, comme si tenir ce mariage en ordre exigeait une performance athlétique autant que musicale. Particulièrement attentif aux chanteurs, il se retourne régulièrement vers le plateau, maintenant le fil délicat entre fosse et scène avec la vigilance d’un organisateur de mariage qui surveille que personne ne renverse le gâteau. L’ensemble trouve son régime de croisière passé le premier acte, orchestre et voix apprenant enfin à partager le même espace sonore. Le chœur, ponctuel et discipliné sous la préparation d’Andrew Megill, respecte scrupuleusement ses consignes, avant de s’abandonner à une danse collective digne de Salomé, en plus drôle et sans décapitation au programme. Même le chœur finit par se laisser emporter.

Une scène en ordre apparent
Le dispositif scénique d’Oriol Tomas joue la carte du minimalisme assumé : une armoire à droite, un porte-vêtements à gauche, des boules lumineuses en fond de scène façon fête de quartier chic. Un cadre sobre pour un chaos intérieur maximal : le contraste est savoureux. Les costumes de Dominique Guindon habillent Cherubino en arlequin coloré, seule vraie fantaisie vestimentaire de la soirée, le reste de la distribution évoluant dans une convention sage. L’éclairage de Chantal Labonté baigne le plateau d’une chaleur tamisée, quelques rouges discrets en fond avant de souligner les péripéties dans les tons bleus.

La salle dit oui
Le public, d’abord timide — n’applaudissant pas tous les airs avec l’enthousiasme qu’ils méritaient, comme un invité de mariage qui attend de voir si la cérémonie va vraiment tenir — a largement rattrapé le temps perdu en fin de soirée. Standing ovation nourrie de sifflements et de bravos. Montréal a dit oui. Comme Figaro et Susanna, finalement, après bien des détours, des quiproquos et quelques armoires : tout finit bien.
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Photos © Gabriel Fournier

