CONCERT – Il y a des programmes qui racontent une histoire. Et puis il y a ceux qui donnent l’impression de se construire en direct, sous les doigts de l’interprète.
Avec Alexandre Kantorow, on est sans doute dans la deuxième catégorie. Ce mardi 24 mars à la Philharmonie de Paris, le pianiste offre deux heures seul en scène, sans partition, face à une salle qu’il faut tenir — vraiment tenir. Dans un espace de cette ampleur, la question n’est pas seulement de jouer : il s’agit de maintenir une tension, une écoute, une présence. Et c’est précisément là que tout se joue.
Car plus qu’un enchaînement d’œuvres, ce récital donne l’impression d’un flux en train de naître. Quelque chose qui ne serait pas fixé à l’avance, mais qui se recompose en permanence, au fil du jeu. Cette sensation de construction en direct tient beaucoup à une qualité rare : une forme de naturalité. Rien ne semble plaqué, rien ne vient interrompre le mouvement. Même dans les architectures les plus denses, le discours circule.
Dès les premières mesures des Variations sur « Weinen, Klagen, Sorgen, Zagen » de Franz Liszt, quelque chose se met en place : un flux. Pas un discours découpé ou démonstratif — mais une matière continue, presque hypnotique. Le récit avance sans s’arrêter, avec cette sensation étrange de ne jamais vraiment respirer, sans pour autant étouffer. Tout est dans l’élan. Une précision tendue, mais jamais rigide, qui donne à la pièce une fraîcheur inattendue, comme si elle se redécouvrait en temps réel. Et puis ce Finale, emporté, presque débordant, où le jeu semble dépasser le cadre de l’instrument.
Ce qui frappe surtout, c’est la manière dont cette logique irrigue tout le programme, indépendamment des esthétiques. Dans la Sonate op. 5 de Nikolaï Medtner, le rapport au temps change subtilement : tempos légèrement instables, cadences qui glissent, zones d’ambiguïté qui brouillent la perception. Rien n’est figé — et c’est précisément ce flottement qui rend la musique plus organique, comme si la structure, pourtant dense, se dissolvait dans une évidence.
Alexandre le grand
Ce qui impressionne, au fond, ce n’est pas seulement la maîtrise — pourtant évidente — mais cette capacité à faire oublier l’effort. Deux heures seul, sans partition, dans une salle de cette dimension : tout pourrait devenir démonstratif. Ici, c’est l’inverse. Plus le défi est grand, plus le jeu semble simple, presque évident.
Le bis — le Liebestod de Tristan und Isolde de Richard Wagner — prolonge et amplifie cet état. Transposé au piano, le moment conserve quelque chose de profondément vocal, presque collectif. L’effet est spectaculaire, mais jamais forcé — et le public le comprend immédiatement. Les applaudissements, massifs, presque à l’unisson, viennent alors rompre cette tension accumulée.
Plus qu’un programme « varié » ou « dense », ce récital donne l’impression d’un organisme vivant. Une traversée en train de se faire, où chaque œuvre se transforme au contact des autres. Et au centre, un pianiste qui ne cherche pas à démontrer — mais à laisser advenir.
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