DANSE — Issue du minimalisme d’Anne Teresa de Keersmaeker, Rosas Danst Rosas prouve encore, au Théâtre de Sartrouville et des Yvelines, que même les mouvements les plus simples peuvent produire une danse porteuse d’un message. Et non, rien à voir avec une déclinaison latine, encore que c’est toujours l’occasion d’écouter un peu de Brel…
Créée en 1983 à Bruxelles, et interprétée plus de cinq cents fois, Rosas Danst Rosas est devenue un incontournable du répertoire chorégraphique contemporain, alliant la musique maximaliste de Thierry De Mey et le style formel et minimaliste d’Anne Teresa de Keersmaeker.

Rosa, rosa, rosam
Rosæ, rosæ, rosa…
Pourtant répétitive à l’extrême, cette pièce ne laisse pas ses spectateurs s’ennuyer, puisque devant leurs yeux se dessine un manifeste féminin et féministe.
C’est le plus vieux tango du monde…
Inspiré du minimalisme, le style De Keersmaeker se traduit par une succession de mouvements simples tirés du quotidien (dormir, se retourner, saluer, se déshabiller, s’asseoir, courir, marcher, tourner…) et répétés jusqu’à l’exténuation. Influencée par le déphasage, propre à Steve Reich, la chorégraphe tente de “déphaser la danse” : les quatre femmes répètent les phrases dansées entre unisson, canon et fugue. Alors, la répétition amène à une transe hypnotique à travers ces gestes du quotidien. De l’abstraction répétitive naît un récit féminin (avec uniquement des Rosa !) d’une lutte sans relâche à laquelle le spectateur peut s’identifier. C’est le tango du collège qui prend les rêves au piège…
C’est le tango des forts en thème…
Basé sur la rythmique musicale maximaliste de Thierry De Mey, le langage de la chorégraphe reste, par contraste, épuré et simple, minimaliste mais énergique. Pourtant, bien que la musique donne le tempo aux danseuses, une grande partie du spectacle s’effectue dans le silence, au rythme des souffles des interprètes. Danser le quotidien dans un silence aussi pesant devient dès lors porteur de sens puisque la lourdeur et l’angoisse vécues par ces quatre récits de femmes s’ancrent dans ce mélange de soupir et de halètements entre ennui, douleur et pudeur… en apprenant son latin !
Il y a des épines aux Rosa…
Définie parfois comme une danse « abstraite », Rosas Danst Rosas cherche pourtant à sortir de l’abstraction en montrant la rudesse quotidienne traversée par les femmes. Ces quatre femmes, habillées comme des collégiennes, dansent sur et devant des chaises vides, parfois remplies, support et témoin de leurs histoires. Dans une lente progression, allongées puis debout, les danseuses décrivent une certaine résistance, par leurs mouvements, tantôt en synchronie et tantôt en diachronie, se singularisant tout en formant une masse collective et puissante. Ce ne sont pas les Jules et les Prosper qui seront la France de demain, mais des figures invisibilisées.
Si cette pièce est aujourd’hui un classique de la danse contemporaine, ce n’est pas grâce au latin mais bien parce que la répétition qui en est au cœur ne lasse pas mais fascine, à travers ces quatre femmes qui « se dansent elles-mêmes sans relâche », miroirs de toutes les femmes du monde. S’achevant sur une séquence en silence qui ne laisse entendre que les halètements des danseuses, Rosas Danst Rosas décrit avec poigne et réalisme un quotidien répétitif qui emporte et submerge et fait du processus répétitif un outil encore plus saisissant pour délivrer un message de force féminine et engagée.
Rosæ, rosæ, rosas
Rosarum, rosis, rosis !
En parlant de Jacques Brel, à lire également : Anne Teresa De Keersmaeker, Solal Mariotte, Brel, Prosodies du corps
Photo de Une : © Anne Van Aerschot


Très bel article.