Trois frères au Bozar de Bruxelles

COMPTE-RENDU — Dans la salle Henry Le Bœuf du BOZAR de Bruxelles, l’Orchestre Philharmonique tchèque, dirigé par Semyon Bychkov, présente un programme construit autour de trois œuvres emblématiques : une de Dvořák, une d’Elgar et une autre de Stravinsky. Ce sont en quelque sorte trois frères que tout oppose.

C’est comme si trois frères qui ne s’étaient jamais vus se retrouvaient un jour dans une même salle d’attente chez un notaire pour toucher un héritage… Pourtant, l’agencement de leurs œuvres met en évidence une circulation de l’énergie musicale selon des modalités contrastées, loin des froideurs réputées de l’est. Chez Dvořák, elle s’inscrit dans un mouvement collectif structuré. Chez Elgar, elle se replie et se fragilise. Chez Stravinsky enfin, elle se reconfigure en une écriture discontinue et incisive. Les retrouvailles s’annoncent loufoques !

L’un fêtard, l’autre introverti

Le premier frère, Dvořák, annonce la couleur avec Le Carnaval. L’œuvre, conçue avant le départ du compositeur pour les États-Unis, s’inscrit dans un triptyque inspiré par la nature, la vie et l’amour, pris entre les lumières claires et les violences. Ici, c’est la vie qui domine, dans une forme très concrète : celle d’une fête populaire qui s’entend très clairement. L’orchestre est en mouvement, les percussions sont présentes, et l’ensemble avance avec une énergie communicative.

Le deuxième frère, Elgar, impose un contraste net avec son Concerto pour violoncelle en mi mineur. On quitte l’espace collectif pour une expression beaucoup plus personnelle. Composée à la fin de la Première Guerre mondiale, l’œuvre porte la trace d’un monde fragilisé. L’écriture est plus discontinue, moins démonstrative. Le violoncelle de Sol Gabetta s’inscrit dans cette profondeur avec une aisance remarquable. Il y a dans son jeu une forme de simplicité maîtrisée qui donne l’impression que la musique se construit d’elle-même. Le regard est vif, parfois espiègle, de Sol Gabetta contribue à rendre l’écriture d’Elgar immédiatement lisible. Ce frère-là n’est pas un marrant, son discours est net, mais sa sensibilité est grande.

Le dernier, un fauteur de troubles

Le dernier frère, Stravinsky, apparaît comme le frondeur de la fratrie avec Le Sacre du printemps. L’œuvre, créée en 1913 au Théâtre des Champs-Élysées, reste associée à l’un des épisodes les plus commentés de l’histoire musicale. Au-delà de cet héritage (et du fameux « codicille suspensionné »), elle impose surtout une autre manière d’organiser le discours orchestral. Stravinsky s’appuie sur des matériaux issus de musiques populaires russes et d’Europe de l’Est, mais il les transforme profondément. La structure repose sur une succession de blocs, les rythmes sont irréguliers, les accents déplacés. Le résultat est direct : l’orchestre devient plus incisif, plus nerveux et est constamment relancé. La progression mène sans détour vers la danse finale, où la tension atteint son point maximal. On l’imagine bien s’énerver sur « l’histoire du jus de fruit »…

Décidément, cet héritage ne s’annonce pas si simple à obtenir, et les trois frères repartent bredouilles mais se seront au moins retrouvés ! La réaction du public suit cette trajectoire : attentive dans un premier temps, puis nettement plus expansive après le Sacre, jusqu’à une ovation debout prolongée. Elgar, gêné, remercie tout de même le notaire en partant…

À Lire également : Des bélugas en chœur aux forêts enchanteresses

Sur le même thème

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

Vidêos Classykêo

Articles sponsorisés

Nos coups de cœurs

Derniers articles

Newsletter

Twitter

[custom-twitter-feeds]