DANSE — Trois pièces, un seul nom : William Forsythe. Avec Trio, Quintett et Enemy in the Figure, le Ballet de l’Opéra national du Rhin nous offre, le temps d’une soirée, quarante ans d’une danse qui n’a cessé de bousculer le classique pour en réinventer le vocabulaire. Un très beau programme à découvrir au Théâtre de la Ville jusqu’au 6 mai.
Trois pièces si différentes et pourtant si semblables qui s’enchaînent comme un crescendo implacable, dans un triptyque que l’on peut résumer ainsi : l’innocence, l’absence et l’urgence (ce qui nous donne trois rimes en « -ence »). Virtuosité technique, précision millimétrique, interprètes poussés dans leurs retranchements : tout semble improvisé, balancé là avec désinvolture et pourtant rien n’est laissé au hasard. C’est cela, le génie de Forsythe, qui est loin d’être un rimailleur de la danse !
Trio – L’innocence
Créé en 1996, Trio cultive une légèreté trompeuse – jeux d’enfants complices et costumes bariolés – pour mieux déjouer les attentes. Sur le Quatuor à cordes n°15 de Beethoven, qui passe en boucle, trois danseurs un brin espiègles – Di He, Erwan Jeammot et Alexandre Plesis – s’amusent comme des enfants. Ils exhibent un bout de leurs corps à tour de rôle : coude, bras, hanche, genou, une cheville.

Puis le tempo s’emballe. Leurs gestes s’enchaînent dans un flux de plus en plus nerveux et saccadé. Seize minutes qui filent à toute allure et cette petite pièce, légère en apparence (tiens, encore une rime !), joue avec nos nerfs.

Quintett – L’absence
Parfois en danse, il y a des œuvres qui bouleversent sans prévenir. Quintett est de celles-là. Créée en 1993 par William Forsythe, en hommage à sa femme alors atteinte d’un cancer, la pièce n’a rien perdu de sa force tragique. Sur le leitmotiv bouleversant mais surtout entêtant de Gavin Bryars (Jesus’ Blood Never Failed Me Yet), chaque geste semble habité par l’absence de l’être aimé et de sa mémoire. La danse n’est jamais figée entre les cinq interprètes, trois hommes et deux femmes.

Solos, duos, trios se font et se défont sans logique apparente, comme des souvenirs qui remontent puis s’échappent. Les corps s’étirent à l’extrême, souples, élastiques, presque disloqués avec des glissés au sol impressionnants… La virtuosité technique est vectrice d’une émotion brute. On ne sait pas très bien pourquoi les larmes arrivent. Mais là n’est pas la question, et on renonce par la même occasion à chercher une autre rime.

Enemy in the Figure – L’urgence
Avec Enemy in the Figure (1989), William Forsythe frappe fort. Pièce culte, créée pour le Ballet de Francfort également, elle propulse onze danseurs dans un chaos savamment réglé où leurs corps semblent animés par des forces invisibles qui les dépassent. Sur la musique électrique de Thom Willems, le plateau devient alors un champ de forces : panneau de bois ondulé, jeux d’ombres saisissants, cordes, projecteur mobile qui traque les corps. Les danseurs surgissent, disparaissent, courent rapidement et se contorsionnent. Les gestes saccadés, répétés, accélérés, installent une urgence face à un danger imminent. Les danseurs en noir ou en blanc semblent happés par une énergie invisible, au bord de la rupture, sur le seuil de la violence (et une rime de plus !).

Forsythe orchestre ici un vertige : notre regard se brouille et l’équilibre vacille. C’est une traversée nocturne sous haute tension qui met à nu nos propres zones d’ombre et cette faculté à vouloir disparaître dès qu’une difficulté pointe son nez. Bref, à la sortie, on ressort ébranlé par ces œuvres qui donnent à réfléchir sur notre existence (on gardait la meilleure rime pour la fin).

À Lire également : Damien Jalet, des râpages contrôlés au Théâtre de la Ville

