AccueilA la UneNotes de l’interprète : Arcadi Volodos parle Schubert et Chopin à Bruxelles

Notes de l’interprète : Arcadi Volodos parle Schubert et Chopin à Bruxelles

COMPTE-RENDU — Au Studio 4 de Flagey, le récital d’Arcadi Volodos ne se présentait pas comme un programme au sens habituel du terme. Il semblait ouvrir un carnet déjà écrit – ou un ensemble de notes en marge – que l’on relit en déplaçant ses sens. Dans cet espace à l’acoustique très contenue, où le son revient vers le centre de la salle, l’écoute devient un processus en train de se faire.

Schubert. Chopin.

Deux figures du romantisme pianistique du XIXᵉ siècle, que l’on croit connaître mais qui se transforment à chaque exécution, comme si l’œuvre n’existait qu’au moment où elle se recompose.

Dès la Sonate D.894 de Schubert, la musique surgit plutôt qu’elle ne se présente. Une première note imaginaire semble apparaître dans la marge :

« Ne jamais brusquer l’apparition du son. »

Le son ne remplit pas l’espace, il s’y dépose. Le toucher, souple, repose sur une pédalisation presque invisible, créant un halo harmonique sans brouiller la ligne. La résonance devient structure du discours. Les cadences ne concluent pas : elles ouvrent des seuils.

Les articulations se fluidifient dans une continuité respirée. Les césures suspendent la pulsation sans rompre l’architecture. Le pianiste semble attendre que le silence ait achevé sa propre expansion.

Dans l’Andante, de légers déplacements de tempo créent une instabilité interne. Les voix intermédiaires gagnent en relief, comme si elles affleuraient depuis la matière sonore. Le Menuetto introduit une lumière différente du timbre.

« Les silences sont aussi des événements musicaux. »

Schubert apparaît alors comme un monde autonome, mais traversé de l’intérieur par une autre logique d’écoute.

Après la sonate, le public rappelle déjà Volodos sur scène.

Les Mazurkas ouvrent un espace instable, décentré. Le geste de danse disparaît au profit d’une mémoire du rythme :

« Ne pas jouer la danse. Jouer sa mémoire. »

Le rubato devient mouvement interne. Les accents déplacés transforment ces pages en récits intimes, traversés par une tension discrète.

Le Prélude op.45 agit comme passage. Les modulations naissent du tissu harmonique lui-même. Chaque tension ouvre un espace plutôt qu’une direction. Schubert et Chopin se rejoignent dans une même zone où l’harmonie devient respiration.

La Sonate op.35 introduit une densité nouvelle. Le Grave – Doppio movimento équilibre richesse et clarté polyphonique. Même dans la virtuosité, les plans restent lisibles. Elle intensifie le discours sans s’en détacher.

Dans la Marche funèbre, la lenteur extrême resserre la tension sans briser la ligne. Les voix restent liées dans une continuité inexorable, tandis que les basses prolongent le discours au-delà de sa matérialité. L’œuvre devient fragile, presque intérieure.

Le Finale traverse la salle comme un flux rapide et précis, animé par une énergie continue.

Après le dernier accord, une suspension s’installe, comme si le son refusait de disparaître. Puis la salle éclate en applaudissements prolongés. Le public reste debout, dans une tension de reconnaissance et d’épuisement sonore.

Une phrase semble s’écrire dans la mémoire collective :

« Les pauses ne séparent pas la musique. Elles en sont une forme d’être. »

Une dernière annotation apparaît dans la marge :

« Ne plus interpréter. Écouter ce qui reste. »

Volodos ne modernise ni Schubert ni Chopin. Il relit leurs pages comme des textes vivants, jusqu’à faire réapparaître leur mystère.

Demandez le Programme :

  • Franz Schubert – Sonate pour piano n° 18 en sol majeur, op. 78, D.894
  • Frédéric Chopin –
  • Mazurka en si mineur, op.33 n°4
  • Mazurka en mi mineur, op.41 n°2
  • Mazurka en fa mineur, op.63 n°2
  • Prélude en do dièse mineur, op.45
  • Sonate pour piano n°2 en si bémol mineur, op.35
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